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Improvisation libre
N° 270 - juin 2008
Woups ! On a égaré l’anglais dans une forêt de statistiques
Le bilan Boucher-Bouchard ment effrontément
Charles Castonguay
Nos apparatchiks de la langue ont un penchant pour noyer le poisson. Au lieu d’examiner en profondeur la situation linguistique à Montréal, là où se joue l’avenir du français en Amérique, ils préfèrent nous servir des analyses à l’échelle du Québec. La majorité massivement francophone à l’extérieur de la métropole garantit aussitôt aux résultats un aspect plus rassurant.

Comment déjouer ce conditionnement démographique ? Comment déterminer, notamment, le statut du français dans des situations de travail où francophones et anglophones seraient davantage à forces égales ?

Une solution du moins partielle serait d’enquêter non pas tant sur la langue principale de travail que sur la langue qu’emploient les francophones pour communiquer avec des anglophones dans leur milieu de travail immédiat. Et sur la langue commune utilisée entre travailleurs francophones et allophones, de même qu’entre anglophones et allophones. Enquêter, quoi, sur le degré de réalisation de l’objectif premier de la Charte de la langue française, qui est on ne peut plus clair : « Le français doit devenir la langue commune de tous les Québécois ».

J’ai donc insisté là-dessus durant mon mandat de cinq ans au Comité de suivi de la situation linguistique à l’Office de la langue française. Qu’attend-on pour enquêter sur la langue commune au travail ou dans d’autres domaines d’activité publique ? La réponse du directeur de la recherche, Pierre Bouchard : « Ce serait trop compliqué ».

Mais voilà qu’on nous présente les résultats d’une étude intitulée Langue de travail dans les grandes entreprises au Québec, qui offre quelques observations sur la langue de « convergence », ou langue commune, entre travailleurs de langues maternelles différentes. Ses résultats proviennent d’une enquête menée, elle, à l’hiver 2001-2002.

Les membres externes du comité ont aussitôt relevé l’intérêt capital de ces informations. Cela n’aura pas été finalement si « compliqué » pour les enquêteurs de poser, par exemple, la question suivante aux francophones : « Quelle langue utilisez-vous généralement lorsque vous vous adressez à vos collègues anglophones pour des questions de travail ? »

L’étude s’est retrouvée parmi la pile de documents « dompés » par « Mam » Boucher à l’occasion de la publication, le 5 mars dernier, de son bilan de la situation linguistique. Comme on le sait, la mafia en place à l’Office a « flushé » le Comité de suivi lors du processus de confection de ce premier bilan quinquennal. C’est Pierre Bouchard, à la retraite depuis 2006, qui en a rédigé à contrat la majeure partie.

Tenons-nous-en, pour l’instant, à l’étude en question. Elle montre que même à l’échelle du Québec dans son ensemble, les francophones sont aussi nombreux, dans les grandes entreprises, à employer l’anglais comme langue principale de communication avec leurs collègues, supérieurs ou subalternes anglophones dans leur environnement de travail immédiat, qu’à utiliser le français. À la même échelle, le français devance certes l’anglais comme langue de travail commune entre francophones et allophones, mais l’anglais est la langue la plus souvent utilisée entre travailleurs anglophones et allophones.

On n’y trouve qu’un seul petit tableau, partiel, sur la langue commune dans les grandes entreprises situées dans la région de Montréal. Il révèle qu’environ 50 % des francophones utilisent principalement l’anglais pour communiquer au travail avec leurs collègues ou supérieurs anglophones, contre quelque 40 % qui emploient le français comme langue commune dans les mêmes circonstances. Les 10 % restants affirment employer le français et l’anglais à parts égales. Il n’y a rien sur la langue commune à Montréal entre travailleurs francophones et allophones, ni entre anglophones et allophones. Les résultats pour l’ensemble du Québec laissent toutefois déduire que dans ces cas de figure, l’anglais jouirait d’un statut au moins égal à celui du français en tant que langue de travail commune dans les grandes entreprises de la région métropolitaine.

Néanmoins, les auteurs, deux employés de l’Office et un contractuel, ont pris soin de bien noyer le poisson à l’échelle provinciale, de façon à conclure que « lors des contacts interlinguistiques, le français est plus la langue de convergence que l’anglais ».

Il faut noter que cette enquête ne visait que les entreprises privées de cent employés ou plus et, par surcroît, inscrites au processus de francisation défini par l’Office. Il s’agit donc de la crème de ce qui a été accompli en matière de francisation de la langue de travail depuis les lois 22 et 101, soit le milieu des années 1970. Si l’on enquêtait sur les travailleurs de toutes les entreprises, de toutes tailles et inscrites ou non au processus de francisation, la domination de l’anglais comme langue commune dans le milieu de travail montréalais ressortirait nettement. Et davantage encore si l’on visait les entreprises situées dans l’île de Montréal où la composition linguistique de la population active avantage moins le français que dans l’ensemble de la grande région métropolitaine.

Soulignons aussi que les résultats de cette enquête ne sont nullement attribuables à l’incidence de la mondialisation sur la langue de travail à Montréal. Il ne s’agit pas d’observations sur la langue de communication avec des clients à l’extérieur du Québec mais bien sur la langue utilisée pour communiquer avec des personnes de langue différente dans l’entourage de travail immédiat de la personne interviewée.

Cette supériorité de l’anglais sur le français comme langue de travail commune à Montréal s’accorde parfaitement avec les études publiées en 2007 par Statistique Canada et l’Institut C.D. Howe, selon lesquelles l’anglais s’avère plus payant sur le marché du travail que le français pour les immigrés allophones au Québec. Le bilan Boucher-Bouchard fait comme si ces deux études n’existaient pas.

D’ailleurs, le bilan fait comme si la plus significative de toutes les études réalisées depuis cinq ans à l’Office même, qui porte sur les perceptions des résidants de l’île de Montréal quant au statut comparé du français et de l’anglais, n’existait pas non plus. L’étude en question conclut que l’anglais jouit aux yeux des Montréalais d’un statut supérieur. Attitude qui cadre parfaitement, elle aussi, avec les comportements que nous avons pu déduire en ce qui a trait à la langue commune du travail à Montréal. Cette étude demeure à ce jour inédite.

Voyons maintenant ce qu’il reste, dans le bilan Boucher-Bouchard, des observations sur la langue de travail commune dans les grandes entreprises.

Le communiqué du 5 mars soutient que ce premier bilan quinquennal « permet de prendre la juste mesure de la place occupée par le français et les autres langues au Québec », pour ensuite aligner faussetés et fadaises. Pas un mot sur la langue commune, enjeu fondamental de la Charte.

La synthèse du bilan nous ment effrontément. On y affirme qu’une proportion « non négligeable » de travailleurs francophones « doit utiliser l’anglais en présence de personnes de langue anglaise ». Même si l’on ne s’en tient qu’à la situation dans l’ensemble du Québec, il s’agit en vérité, nous l’avons vu, de pas moins de la moitié des travailleurs francophones.

Quant au bilan au complet, ses auteurs noient allègrement le poisson. Ils ne reprennent que les tableaux les plus rassurants sur la langue de travail commune pour l’ensemble des grandes entreprises du Québec. Pas la moindre note sur les résultats de l’enquête pour celles qui sont situées dans la région de Montréal.

En somme, au lieu de nous donner la « juste mesure » de la place qu’occupent le français et l’anglais en tant que langue commune du travail, l’Office a pratiqué la dissimulation et le mensonge. Tout pour conforter les Québécois dans l’inaction.

Dès avant les dérapages de « Mam » Boucher, la réputation de l’Office avait été ternie par l’affaire de l’enquête inexistante sur la langue de service au centre-ville de Montréal. La même loi de l’omertá quant au statut réel du français à Montréal a abouti à un bilan douteux. Cinq autres années de perdues.

Vous souvient-il quand Louise Beaudoin et Nadia Assimopoulos nous endormaient avec « le français est la langue commune de la société québécoise » ?

Il y a longtemps que la langue officielle du Québec est devenue la langue de bois.

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