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Le capitaine Pète-bernier
N° 269 - mai 2008
Le portulan de la bohème
La liberté n’a pas besoin d’imprimatur
Jean-Claude Germain
Claude Gauvreau m’attendait sur la tablette du bas d’une étagère de la librairie Tranquille. Ses deux plaquettes, Sur fil métamorphose et Brochuges, se partageaient la garde du Refus global avec Le défaut des ruines est d’avoir des habitants de Roland Giguère. Jamais maxime poétique n’a mieux traduit le désarroi qui nous tenait alors lieu d’habitat.

Notre déréliction n’était pas d’être abandonné par Dieu – bien au contraire, on aurait pu se passer de son attention – mais d’avoir été oublié par l’Histoire et d’être né dans un trou de mémoire. Si nous avions une chose en commun à la fin des années cinquante, c’est bien de désespérer d’un quelconque allégement de notre mal de bloc collectif. Le bébé bleu manquait d’air pour faire simple !

Le Refus global n’avait pas créé une commotion. Ses signataires tiraient le diable par la queue et j’étais à la recherche de ce qui me condamnait à la folie de Claude Gauvreau ou au suicide de Jean Saint-Denis. L’éloquence romantique du poète debout sur la falaise qui affronte le vent déchaîné, le tonnerre et les éclairs, le nuage de mélancolie qui l’accompagne, le ton lapidaire, les métaphores sans appel, les coups de gueule automatistes, l’alter ego de Claude Gauvreau, Frédéric Chir de Houppelande, avait tout pour séduire un jeune rebelle en colère. Voire jusqu’à endosser sa cape !

J’arrive à la Faculté des lettres l’année où elle entre dans le XXe siècle avec le cours de création littéraire du père Ernest Gagnon. C’est l’intention ! Mais le saut dans la modernité semble prématuré. Après deux ou trois séances, le bon père m’invite à son bureau avec deux compagnons d’écriture, André Berthiaume et Gérald Tougas. Il propose de remplacer notre présence au cours par une rencontre hebdomadaire avec lui où l’on discutera de littérature et de nos œuvres en chantier entre professionnels si on peut dire.

Nos fous rires irrépressibles à la lecture du chapelet de poèmes inanes à la Sainte Vierge que pondent nos collègues d’origine religieuse, frères ou sœurs, lui posent un gros problème. S’il ne sépare pas le bon grain de l’ivraie au plus vite, il n’aura plus bientôt que nous trois comme élèves. Donc acte. En bon jésuite, il ne nous empêche pas de croire que l’élite a droit à un traitement de faveur.

Heureusement, avec Michel Brunet, Guy Frégault et Maurice Séguin, le département d’histoire m’apprend que la complaisance et les blancs de mémoire ne sont pas le fruit d’une hérédité spécifiquement québécoise. C’est une maladie de colonisés et ça se guérit par l’indépendance pour faire court !

En décembre 1958, le premier numéro du bulletin de la Faculté des lettres m’ouvre ses pages. J’y invite à mon tour l’alter ego de Frédéric Chir de Houppelande, Claude Gauvreau le thaumaturge. C’est un brûlot automatiste. Tout de go, un exergue donne une nouvelle définition du thaumaturge, il n’est pas qu’un faiseur de miracles mais également celui qui meurt de vivre, celui qui est intégral, global dans son refus et révolutionnaire.

La provocation sied bien à la jeunesse. Le surréalisme a appris à la mienne que la meilleure attaque pour confondre la raison raisonnante des gens raisonnables demeure l’irrationnel et la force déstabilisante des images qui s’associent librement. Les acteurs apprennent à jouer en imitant d’autres acteurs. Il en est de même pour les jeunes écrivains. L’hommage est de faire Gauvreau. Dans leur cage d’ascenseur, mes yeux deviennent des billes de verre et se mettent à hurler des soleils. Les corbeaux noirs sur les champs de blé. Ma mémoire se pend aux tringles d’un tel testament de souffrir en camisole de force, de fuir.

Le lecteur ne devait pas se méprendre sur l’intention d’un texte qui se voulait une brusque transfusion de refus à travers la carotide. Toute distance critique est abolie. L’endossement est fusionnel. Je proclame mon admiration sur le même ton qu’un manifeste. Les curés chauves ne diront pas leur messe quand les aiguilles s’entêteront. Révolutionnaire ! Le cri était grégorien. Gauvreau a la chair d’un néon New York nocturne avec ses taches de pensée électrique. Et je signe pour être bien sûr de choquer toute la curaille de la faculté : Je, dakar surréaliste, ai aussi juré d’écœurer les anges.

La diffusion des Nouvelles de l’AEFLUM était confidentielle. Pourtant, à ma grande surprise, l’Article 108 - un titre prédestiné compte tenu de la suite des événements – m’a valu trois lecteurs aussi inattendus qu’inespérés : Maurice Duplessis, Paul Sauvé et Georges Lapalme.

À une question posée à l’Assemblée législative par un député de l’Opposition libérale sur l’omniprésence des revues immorales dans les étalages des marchands, le Premier ministre répond narquoisement. Parlez-vous des revues d’étudiants ? Pris au dépourvu, le député n’arrive pas à croire qu’il y ait des revues immorales publiées par des étudiants. Monsieur Duplessis prend un air grave. Vous n’êtes pas au courant de la situation.

Et il laisse à l’honorable Paul Sauvé le soin de mettre le député au parfum. La Faculté des lettres de l’Université de Montréal a publié un numéro de sa revue rempli d’écœuranteries. Renseignez-vous et vous verrez.

Le chef de l’Opposition, Georges-Émile Lapalme ajoute son grain sel pour la forme. Le grand problème est évidemment de définir le mot obscénité. Comme toujours, l’échange se termine par un éloge du Chef par un lèche-botte de service de l’Union nationale. Je félicite le procureur général de la Province (Monsieur Duplessis) qui a déjà réussi à faire disparaître 115 de ces revues immorales. Mais une loi bien faite pourrait les empêcher de pourrir le cœur et l’âme des enfants.

Il aurait été présomptueux d’imaginer que ces messieurs de la politique avaient été outragés d’apprendre que j’avais eu l’idée de mon essai schizophrène, en lisant un journal hébreu de gauche à droite. Que la folie rend extra-lucide. Ou que tous les fous ont des œuvres inspirées ayant un côté de froide raison. Ça n’aurait que confirmé ce que monsieur Duplessis pensait déjà des poètes !

Depuis toujours, une image vaut mille et un mots pour provoquer le scandale. J’avais illustré l’Article 108 d’un collage intitulé Le Suinche. C’était un nu féminin composé d’un amalgame de jambes, de cuisses, de fesses, de seins, de seins et de seins à la manière d’une sculpture moderne. Le seul visage dans le cadre était celui d’une religieuse qui zyeutait un mamelon d’un œil et s’en éloignait pudiquement de l’autre moitié de sa tête.

Il va de soi que pour les gardiens politiques de la morale, l’écœuranterie était la version sophistiquée de ce qu’ils pouvaient zyeuter à loisir à l’entrée de tous les clubs de nuit. L’attention de l’archevêché avait plutôt été attirée par la religieuse.

J’avais sciemment choisi Sœur Pascalina, dite la Popessa, secrétaire, maîtresse de maison, infirmière et cerbère du pape Pie XII pour ajouter une touche d’impertinence à mon collage. J’ignorais toutefois que le chancelier de l’Université, le cardinal Paul-Émile Léger, lui devait sa carrière ecclésiastique. Heureusement, j’aurais sans doute fait pire.

Du temps qu’il était recteur du Collège canadien à Rome, Paul-Émile Léger avait fait sa cour à la Popessa en renouvelant constamment sa provision de sirop d’érable. Par l’intercession de sœur Pascalina, il s’était rapproché du Pape au point de créer une relation quasi-filiale avec Eugenio Pacelli. Quoi de plus naturel dès lors que Pie XII le choisisse contre toute attente pour remplacer Mgr Charbonneau.

Partie de Québec, la saute d’humeur de monsieur Duplessis s’est rendue au secrétariat de l’archevêché d’où elle est relayée au bureau du recteur de l’université, Mgr Irénée Lussier, lequel la transmet au bureau du doyen de la faculté, le chanoine Arthur Sideleau, qui convoque le président de l’Aeflum. Ce dernier convient sur le champ que l’article est inconvenant et il en rajoute : son auteur est non seulement sans intelligence mais sans talent. Pire encore, d’une variété passée date. Ce qu’il s’empresse d’écrire dans le numéro suivant du bulletin. Ça augurait mal pour un futur ministre de la Culture. Aujourd’hui, j’en suis persuadé, Denis Vaugeois considère sûrement Claude Gauvreau comme un grand poète et la création de sa pièce Les oranges sont vertes comme un événement artistique majeur.

Quelques mois plus tard, Yves Dubé, futur maître d’œuvre des éditions Leméac, m’invite à récidiver dans les pages artistiques de Présence, un journal universitaire, social et culturel. Comme toutes les générations d’artistes en révolte depuis 1920 jusqu’au No future punk et ses ersatz contemporains, j’avais rencontré le Dada de Tristan Tzara et attrapé le dada du porte-voix. Connaissez-vous Dada le révolutionnaire, Dada le destructeur, Dada le meurtrier, Dada l’assassin ? Dada est une religion. Dada est une poésie. Dada est un esprit. Bons bourgeois, bonnes gens, n’ayez point peur, rassurez vous. Dada est plus vivant que jamais. Et il vous aura tous ! Dada soulève tout. Dada connaît tout. Dada crache tout. Le seul titre de la déclaration de guerre, Express nowhere avait tout pour alarmer Pax Romana qui patronnait la publication. Toutefois, son directeur Louis Bernard, futur négociateur constitutionnel, n’était pas homme à accepter qu’on restreigne la liberté d’expression. Même s’il ne partageait en rien mes idées noires !

À l’automne 1959, le Quartier latin confie ses pages centrales aux Enquêtes de l’Oeil dont je partage la responsabilité avec un futur fondateur de la revue Parti-pris, mon ami Pierre Maheu. Notre but avoué est de démontrer que derrière toute attitude morale, il y a toujours l’interdit d’un tabou qui l’inspire. Je mets la table et Maheu se charge du premier sujet, l’homosexualité. On ne naît pas plus homosexuel que juif ou femme, on le devient par le regard de l’autre pour faire court et Sartre.

Le deuxième sujet était encore plus tabou : les paradis artificiels. Il se mérite un cahier où on trouve un inventaire exhaustif des diverses drogues et de leurs effets, des opiacés aux hallucinogènes. Il faut cesser de faire du narcomane un criminel, un anormal, ou un dégénéré. C’est la conclusion de notre enquête. Le toxicomane n’est pas humain quand même, il faut le reconnaître comme une partie possible de nous-mêmes.

Cette fois, c’en est trop ! La Faculté de théologie nous adresse une sommation publique où elle nous assigne la date et l’heure de notre comparution devant une sorte de tribunal ecclésiastique école. À défaut d’être brûlés sur un bûcher, nous sommes condamnés in absentia à toutes sortes de désagréments dans une autre vie. Par de futurs défroqués, bien sûr !

Il ne faut pas avoir vécu ces années d’anorexie de l’intelligence et de grande disette des idées pour soutenir a posteriori que la Révolution tranquille était déjà faite avant même d’être. Mes contemporains étaient de bons élèves. De très bons élèves. Ils ont attendu sagement d’avoir la permission de faire la Révolution tranquille pour la faire. Sauf que par nature, la liberté comme l’indépendance n’ont jamais eu besoin d’imprimatur. C’est la raison d’être de toutes les Bohèmes.

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