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L'escouade des éditorialistes prend la relève
N° 199 - mai 2001

Du bar L’Asile au Cabaret neiges noires
Michel Lapierre
Si, sur le Plateau, ou ailleurs, il vous arrive de rencontrer le barman Guillaume Vigneault, ne lui dites surtout pas « j’suis », encore moins « chus », mais dites-lui toujours « je suis ».

Vous aurez, au même titre que le Dieu biblique, le bonheur d’exister aux yeux de ce jeune romancier, qui ne tolère pas cette grossière élision dans la bouche de ses personnages branchés de l’avenue du Mont-Royal. Guillaume Vigneault, fils du célèbre Gilles Vigneault, rejette ce qu’il appelle le joual, même dans les dialogues. Il l’a proclamé dans la Gazette 0 « I write je suis, I don’t write j’suis. »

Un bon roman, trop bon peut-être…

Vigneault lit-il les écrivains québécois ? Il avoue aimer Christian Mistral. Et son roman Carnets de naufrage est, malgré tout, un roman très québécois. On a eu raison de souligner la maîtrise de la langue dont fait preuve le jeune écrivain. Carnets de naufrage est parfait en son genre. C’est un bon roman. Trop bon peut-être… un peu trop lisse… Le roman est macho comme son héros Alex, qui, pour de justes motifs, ne répugne pas à se servir de ses poings.

Barman intello du Plateau comme son créateur, Alex rêvait d’habiter « une maison en pierre des champs au bout d’un chemin de terre quelque part », peut-être au chenal du Moine, avec la femme de sa vie 0 Marlène. Des poules, un chien et un enfant complètent le rêve. Mais Marlène quitte Alex pour vivre avec un autre homme. Alex nage dans la mer jusqu’à l’épuisement, se bagarre, surfe au Mexique, a des aventures avec deux jeunes femmes. Puis il revient vers Marlène, qui, libre de nouveau, lui dit 0 « Alex… » Notre beach bum lui répond 0 « Je ne sais pas. » Notez la présence du ne. De son côté, le Survenant disait 0 « Tente-moi pas, Angélina. C’est mieux. »

Atterrir en douceur sur le Québec tragique

Guillaume Vigneault ne se préoccupe pas d’avoir une conscience littéraire. Et il fait bien. Par les temps qui courent, mieux vaut être impressionné qu’être ému. Ne nous fier qu’à l’instant finit par faire de nous d’authentiques philosophes. Le goût de l’immédiat nous rappelle que le passé fait partie de l’invisible, presque autant que l’avenir. Dans l’esprit de notre époque, la reconstitution historique est le propre des religions et devient, trop souvent, le terreau du fanatisme.

Lorsque la littérature québécoise avait encore conscience d’elle-même, nos écrivains portaient tout le poids de l’histoire du Québec, avec plus ou moins de maladresse, mais cette maladresse restait souvent attendrissante. On reconnaissait la littérature québécoise par sa gaucherie. On la pointait du doigt. Littérature de l’échec, de la naïveté, de la dépossession, de l’isolement, de la mère, de l’étouffement, de la monstruosité, de la répétition, de la mégalomanie… Libre comme l’air, Guillaume Vigneault atterrit sur le Québec tragique, en douceur et le cœur froid.

Mais ce n’est pas le cas de tous ceux de sa génération. En particulier, de ceux qui se sont révélés plus précoces, grâce à un art plus adapté que le roman à notre désarroi collectif 0 le théâtre. Du bar L’Asile, où travaille Alex, il faut passer au Cabaret neiges noires, qu’on réimprimait il n’y a pas longtemps, pour réapprendre l’utilité de la cruauté libératrice.

Enculer le Québec avec un balai

Cette pièce de Dominic Champagne, de Jean-Frédéric Messier, de Pascale Rafie et de Jean-François Caron entretient avec le Québec tragique une relation ambiguë 0 elle l’encule avec un balai. « C’est bon de savoir que la violence / Nous fait encore quelque chose », proclame JeanJean, l’un des personnages. Cabaret neiges noires réduit en miettes la bonne conscience réformiste des baby-boomers avec une bouleversante facilité. La simple dérision tient lieu de révolte et même de révolution.

Le dialogue entre la Vieille Dame, péquiste, féministe, écologiste, antiraciste, et son fils, travesti, héroïnomane, prostitué et suicidaire, est l’un des grands moments du théâtre québécois. À tous les reproches que lui fait la Vieille Dame, son fils, Martin, réplique, et dévoile alors la profonde détresse maternelle 0 « Chus pas Martin Luther King, maman… Chus même pas nèg’… Pop ton lithium pis farme ta yeule, O.K…. Ton hostie de référendum… Fuck off… » Seuls ces mots brutaux transformeront la Vieille Dame, de la marionnette débile qu’elle était, en grand personnage tragique, qui, apparemment délivré du rêve des années soixante et soixante-dix, pourra s’écrier 0 « Martin tu peux pas mourir avant moi… »

Se faire entarter le sexe

Martin se fait entarter le sexe, comme s’il incarnait, malgré lui, la révolution sexuelle. Il s’effondre tout nu. Puis Martin se suicide pour la nième fois. Le voilà bien mort. Il ressuscite, comme si de rien n’était, lorsque sa mère prononce l’incantation des baby-boomers 0 « I have a dream. » Mais la vision de ce miracle a tôt fait de disparaître dans la neige noire.

Parmi les auteurs de Cabaret neiges noires, Dominic Champagne est sans doute le dramaturge le plus aventureux. Comme Guillaume Vigneault, Champagne ne se préoccupe pas d’avoir une conscience littéraire 0 mais, à la différence de Vigneault, il en a vraiment une. En mettant en évidence la dimension microscopique de l’histoire la plus récente, il renoue, sans tambour ni trompette, avec la grande histoire, avec la longue durée. Ce n’est pas un hasard, si, avec Alexis Martin, il a créé L’Odyssée d’après Homère, pièce qu’on vient tout juste de publier. Aujourd’hui, il nous présente même une comédie préhistorique 0 La Caverne.

Dans L’Odyssée, Champagne et Martin nous font errer sur « la mer de toutes les nostalgies ». Tirésias dit à Ulysse 0 « Ne vois-tu pas que c’est ton voyage lui-même / Qui est devenu ton pays ! » Mais Ulysse ne le voit pas, justement. L’attirance vers le pays natal l’aveugle.

L’Ulysse que Champagne et Martin réinventent est trop naïf pour ne pas être québécois. C’est un Ulysse qui ne croit pas à la ruse, comme il l’avoue lui-même à Pénélope. Il est foncièrement guerrier, cruel même. Il veut châtier ses ennemis à tout jamais, mais son père Laërte, qui n’est aveugle que physiquement, lui retient le bras.

« Le passé est un long cortège sanglant… »

Et cette étrange Odyssée laisse finalement toute la place à Laërte, qui devient, juste avant la chute du rideau, le personnage principal, pour ne pas dire l’unique personnage de la pièce. « Je ne veux plus me souvenir », affirme Laërte, le vieillard pacifique. Il poursuit 0 « Le passé est un long cortège sanglant / Dont nous sommes les oriflammes / Incendies dérisoires dans la forêt du monde… »

Dès lors, on comprend mieux pourquoi le décor anachronique de L’Odyssée, de Champagne et Martin, se résume à une « chambre d’hôtel », donnant « sur une nuit où il neige ». Déjà tout penaud et presque ridicule, Ulysse est assis, les pieds dans l’eau. Laërte « est à boire une bouteille de mauvais vin », l’une de celles que Guillaume Vigneault ne vous servira pas au bar L’Asile, mais qu’on vous fera boire au Cabaret neiges noires. Laërte est le poète de la tragédie québécoise.

Guillaume Vigneault, Carnets de naufrage, Boréal, 2000.

Dominic Champagne, Jean-Frédéric Messier, Pascale Rafie, Jean-François Caron, Cabaret neiges noires, réimpression, VLB éditeur, 1999.

Dominic Champagne et Alexis Martin, L’Odyssée d’après Homère, Dramaturges Éditeurs, 2000.

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