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Le capitaine Pète-bernier
N° 269 - mai 2008
Corrélation évidente entre les francotropes et le français au travail
La Charte de la langue française ne fait pas la djobbe
Charles Castonguay
Oh ! Que voilà de la belle ouvrage ! Statistique Canada mérite un superbe bouquet de fleurs pour sa présentation le 4 mars dernier des résultats de 2006 sur la langue de travail. C’était la deuxième fois seulement qu’au recensement, on recueillait de l’information sur ce sujet capital. L’intérêt portait donc sur la façon dont les nouvelles données allaient se comparer à celles de 2001, tout particulièrement en ce qui a trait à la langue principale de travail des travailleurs allophones récemment arrivés au Québec.

On se rappellera qu’au recensement de 2001, l’examen de la langue de travail des travailleurs immigrés en fonction de leur période d’immigration suggérait l’existence d’une évolution inquiétante. L’emploi de l’anglais comme langue principale de travail en 2001 était aussi fréquent que celui du français parmi la plus récente cohorte de travailleurs allophones, soit ceux arrivés en 1996-2001, tandis que l’usage du français était nettement prépondérant parmi ceux qui étaient arrivés depuis plus longtemps.

Par exemple, pour la cohorte arrivée en 1976-1985 l’usage principal du français au travail s’élevait à 55 % contre 28 % pour l’anglais, le reste étant réparti entre l’usage à parts égales du français et de l’anglais ou, beaucoup plus rarement, l’usage principal d’une tierce langue de travail. Tout cela pouvait laisser craindre que le français soit en perte de vitesse vis-à-vis de l’anglais comme langue de travail des immigrés allophones au Québec et, notamment, dans la région de Montréal.

Les analystes fédéraux ont fait ça comme des pros. Ils ne se sont pas contentés de souligner que l’usage principal du français au travail par les immigrés allophones est en hausse en 2006 comparativement à 2001. Ils ont aussi fait ressortir la raison fondamentale derrière cette bonne nouvelle. Les très nombreux allophones immigrés tout récemment au Québec comptent une plus forte proportion de francotropes. Tout comme les héliotropes sont des plantes qui se tournent naturellement vers le soleil, les francotropes sont des allophones portés par l’histoire ou par des affinités linguistiques à utiliser le français plutôt que l’anglais. Nous les connaissons bien. Ce sont grosso modo les personnes de langue maternelle latine, indochinoise, arabe ou créole.

En effet, parmi la cohorte d’allophones immigrés au Québec en 1996-2001, le recensement de 2001 comptait 46 % de francotropes et 43 % de travailleurs ayant le français comme langue principale de travail. Et parmi la cohorte arrivée en 2001-2006, le recensement de 2006 compte 54 % de francotropes et 50 % de travailleurs qui emploient principalement le français au travail. La corrélation entre le poids des francotropes et l’usage du français au travail parmi une cohorte donnée est évidente.

Le document d’analyse de Statistique Canada n’utilise pas la notion de francotrope comme telle mais c’est tout comme. Il y est question de la forte croissance du nombre d’immigrants de langue arabe, espagnole et roumaine dans la cohorte 2001-2006. Et, plus précisément, de « 15 500 travailleurs immigrants récents de langue maternelle arabe dont 84 % déclaraient utiliser le plus souvent le français (seul ou avec une autre langue) au travail ». Rien qu’à voir, on voit bien.

Trois fois chapeau donc ! C’est seulement dommage que le 4 décembre dernier, au moment de dévoiler les données de 2006 sur la langue principale parlée à la maison, les gens de Statistique Canada n’aient pas fait preuve de la même transparence. Ils avaient alors omis de signaler que le même facteur, soit la proportion élevée de francotropes, explique aussi la majeure partie de la hausse du pouvoir d’assimilation du français comme langue d’usage au foyer parmi l’immigration allophone plus récente, comparativement à la plus ancienne. Ce qui leur a valu une volée de bois vert dans ma dernière chronique. Mais il n’est jamais trop tard pour bien faire !

Par contre, ceux qui ne veulent pas voir ne verront jamais rien. Comme elle l’avait fait le 4 décembre à la diffusion des données de 2006 quant au pouvoir d’attraction élevé du français comme langue d’usage au foyer parmi la plus récente cohorte d’immigrés allophones, à la diffusion du 4 mars Christine St-Pierre a encore attribué à la Loi 101 la hausse du français comme langue principale de travail parmi les travailleurs allophones les plus récemment arrivés. « La Charte de la langue française fait son travail », s’est-elle rengorgée, au lieu de reconnaître que c’est plutôt la sélection des immigrants qui fait le travail.

Cette fois, prévenus par l’interprétation offerte par Statistique Canada, les journalistes n’ont pas été dupes. Ils ont tout de suite mis les pendules à l’heure en faisant état dans leurs reportages de la proportion élevée de personnes de langue arabe, espagnole et roumaine parmi les tout nouveaux arrivants. Ce qui a pas mal gâché l’ambiance de fête dont « Mam » Boucher comptait sans doute profiter en publiant dès le lendemain 5 mars son rapport sur l’évolution de la situation linguistique au Québec.

Statistique Canada a fait encore mieux. Après avoir relevé que de 43 % en 2001, l’usage principal du français au travail parmi la cohorte d’allophones immigrés en 1996-2001 est passé à 50 % en 2006, ses analystes n’ont pas laissé entendre de manière simpliste que « la Charte de la langue française fait son travail ». Ils ont plutôt attiré l’attention sur le tamisage migratoire entre le Québec et le reste du Canada. Le va-et-vient entre les provinces fait en sorte qu’après cinq ans, les allophones de la cohorte 1996-2001 qui résidaient encore au Québec au recensement de 2006 sont davantage enclins à utiliser le français que ceux qui y étaient énumérés en 2001. Car les allophones portés à utiliser l’anglais ont tendance à quitter le Québec alors que les francotropes tendent à y rester.

Parmi une cohorte donnée, il serait par conséquent étonnant de constater, avec le passage du temps, autre chose qu’une hausse de l’usage du français au travail. Le même raisonnement vaut pour la part du français dans l’assimilation linguistique d’une cohorte donnée d’immigrés.

Une autre explication viendra facilement à l’esprit de ceux qui ont suivi les audiences de la commission Bouchard-Taylor. Certains Maghrébins, par exemple, immigrés en 1996-2001 mais qui n’avaient pas encore d’emploi au recensement de 2001 parce qu’ils ne connaissaient pas l’anglais, figurent sans doute maintenant parmi les travailleurs énumérés en 2006 du fait qu’ils ont réussi entre-temps à trouver du travail. Ainsi ils ont pu déclarer au recensement de 2006 qu’ils travaillaient en français alors que la question sur la langue de travail ne leur était même pas destinée en 2001.

Pour revenir au facteur qu’a fait ressortir Statistique Canada, le lien entre le poids des francotropes et l’usage principal du français au travail parmi la population immigrée se double d’un lien semblable entre le poids des francophones et la fréquence d’emploi du français comme langue principale de travail parmi la population non immigrée. Ce qui nous amène à poser la question de fond.

Au-delà du conditionnement démographique, quel est le statut du français vis-à-vis de l’anglais au travail ? Quel serait le degré d’emploi du français dans le monde du travail au Québec s’il n’était pas paqueté de francophones et de francotropes, c’est-à-dire si les francophones ne formaient plus une aussi forte majorité de travailleurs non immigrés qu’en 2006 et si les cohortes d’immigrants n’étaient pas majoritairement francotropes ? Autrement dit, quelle serait la langue de travail commune au Québec s’il y avait, par exemple, autant de travailleurs anglophones que de francophones, et autant de travailleurs anglotropes que de francotropes ?

Un début de réponse se cache quelque part dans la pile de documents dompés en vrac par « Mam » Boucher le 5 mars dernier. Cherche et trouve !

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