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Le capitaine Pète-bernier
N° 269 - mai 2008
Au Saguenay et au Lac, une personne sur 2 aura 50 ans en 2020
La région va devenir une immense résidence pour vieux
Pierre Demers
Au Saguenay comme au Lac, mieux vaut être vieux ou vieille riche que vieux ou vieille sans le sou pour occuper bientôt les résidences privées de luxe que d’ambitieux promoteurs construisent actuellement avec la complicité des élus municipaux qui n’y voient là que de nouvelles sources de taxation.

Près de 70 % des permis de construction et de rénovation émis dans la région concernent ce domaine particulier des résidences privées et publiques réservées aux personnes âgées (pardon, « retraitées ») de toutes catégories, autonomes, semi-autonomes, en perte d’autonomie ou sur le point de l’être.

Ne pas oublier qu’en 2020, de ce côté-ci du Parc, une personne sur deux aura 50 ans et plus. Le calcul est facile à faire. Ces personnes-là vont devoir abandonner progressivement maison et chalet sur le bord du lac pour gagner « la sécurité » de la résidence adaptée sous les pressions des enfants et de l’entourage. Sous celle aussi de la mise en marché de ces nouvelles résidences de luxe qui ratissent large. La région va devenir une immense résidence du troisième et quatrième âge. Bienvenue chez pépère et mémère !

Pour les développeurs urbains de Saguenay, l’heure est à la sollicitation. On fait miroiter aux personnes âgées, qui ont les moyens évidemment, un milieu de vie qui s’apparente à celui des condos luxueux des grandes citées qu’on admire fréquemment dans les séries télévisées américaines et celles de Réjean Tremblay.

Deux projets particulièrement ambitieux et racoleurs sont en phase de réalisation dans l’arrondissement Chicoutimi.

Le premier, Lux Gouverneur, situé sur le boulevard Talbot près des centres commerciaux entend recycler en hauteur l’ancienne Auberge des Gouverneurs fermée depuis des années. C’est un modèle de complexe résidentiel qui vise les retraités actifs qui passent leur vie en survêtements et en bermudas….

On retrouve le même concept de Lux style château pour retraités payants à Montréal et dans les Laurentides. Ce sont les mêmes actionnaires des Auberges du Gouverneur qui pilotent l’entreprise.

On propose en location 300 appartements sur 12 étages (un étage pour personnes semi-autonomes) avec une gamme de services allant de la salle de conditionnement physique à l’incontournable spa.

La pub signale que les coûts de location pour un petit appartement (2 1/2) s’amorcent à 1000 $ par mois. Faut payer pour tout le reste, évidemment, le restaurant, le stationnement, le câble, le salon de massage, etc. La facture mensuelle peut facilement atteindre 3000 $ et plus.

Le hic avec ce projet du Lux Gouverneur boulevard Talbot, c’est que vous êtes campés en plein milieu d’un stationnement de centre commercial avec vue sur le Canadian Tire. À un moment donné, l’envie peut vous prendre de vouloir faire autre chose que de magasiner.

Quoique dans la région, la place publique par excellence – le peintre Arthur Villeneuve et sa femme y passaient de longues heures – demeure le centre commercial.

Pour les retraités actifs qui décideraient d’aller s’installer au Lux Gouverneur, ils risquent de s’ennuyer de leur pelouse et de leur petit chalet sur le lac. Ça manque un peu de verdure et de nature, comme on dit ici. La proximité de l’hôpital ne peut pas vraiment faire pencher la balance du côté de ces condos dispendieux qui proposent même des détecteurs de mouvements dans chaque pièce. Il y a des limites à faire peur à la clientèle vieillissante.

Il semble que ce complexe multi-services du Lux connaisse actuellement quelques difficultés de recrutement. Sa situation géographique y est sans doute pour quelque chose. Les personnes âgées qui veulent traverser le boulevard Talbot à cet endroit doivent nécessairement se faire escorter par deux voitures de police si elles tiennent à la vie.

L’autre projet de résidence payant pour personnes âgées, c’est celui du Manoir Champlain situé en plein centre-ville de Chicoutimi. C’est ce projet-là qui jure davantage. 350 nouveaux logements dans un complexe serré qui en renferme déjà 250.

Deux tours de 21 et 12 étages qu’on est en train d’ériger sur le site d’une maison patrimoniale, la Maison Lévesque dessinée en 1917 par l’architecte Alfred Lamontagne. Elle a été habitée par le maire de Chicoutimi, Elzéar Lévesque de 1914 à 1920 et par le fondateur des Autobus Saguenay, monsieur Crevier.

Le propriétaire du Manoir Champlain, Guy Boivin, a investi 20 millions dans ce complexe d’habitations. Pour avoir le champ libre et la paix, il a acheté toutes les maisons autour et surtout la Maison Lévesque qu’il a fait démolir le 13 mai dernier pour pouvoir construire ses deux tours qui vont littéralement défigurer le centre-ville de Chicoutimi. Les gratte-ciel de ce genre étant rares sur le haut de la rue Racine.

La présidente du comité consultatif d’urbanisme de Chicoutimi, Marina Larouche, a indiqué que les effets négatifs de la démolition de la résidence vont être atténués par la venue au centre-ville de nouveaux résidants à l’aise financièrement. « Ce chantier permettra la venue d’une nouvelle clientèle importante pour les commerces de notre centre-ville. Il s’agit d’un gros investissement fait par un promoteur local qui va entraîner un nouveau vent de dynamisme dans le secteur » (Le Quotidien, 2 mai 2007).

Ce que madame Larouche ignore (en plus du rôle d’un comité d’urbanisme conséquent), c’est que cette nouvelle clientèle « en foin » a pris l’habitude, au Manoir Champlain, d’aller magasiner comme les autres dans les centres commerciaux du boulevard Talbot en navettes nolisées. On compte sur les doigts de la main les commerces qui résistent, au centre-ville.

La démolition de la Maison Lévesque et l’érection de ces deux tours risquent d’avoir des répercussions sur le paysage urbain de Chicoutimi. Mais ce n’est pas là le souci premier du comité consultatif d’urbanisme. Il pense comme le maire qui se fait photographier à tous les mois avec le promoteur du manoir Champlain et sa famille : ce sont d’abord des projets qui rapportent des taxes à la ville.

On a déploré la démolition de la maison patrimoniale en promettant une politique de conservation du patrimoine urbain qui se fait toujours attendre. On a avoué que c’était dommage pour le patrimoine, mais on n’arrête pas le progrès…encore moins les développeurs privés.

Pendant ce temps, le tissu architectural de cette ville se détériore à une vitesse inquiétante. Quand on compare le centre-ville de Chicoutimi à ceux des villes comme Trois-Rivières, Québec, Sherbrooke, Valleyfield, Rimouski même, il fait pitié.

Dans ces villes, on a su conserver et améliorer certains vieux bâtiments. Ce n’est pas le cas à Chicoutimi. Le haut de la rue Racine ne renferme que des restaurants qui se dévorent les uns les autres. Le bas de la même rue ne comptant que des marchés aux puces, des antiquaires et des nids à feux qu’on remplace rapidement par des petits commerces bas de gamme.

Je me suis fait passer pour un retraité actif « en foin » et j’ai réservé (à la condition de gagner à la loterie) un 4 1/2 (900 pieds carrés) dans une des deux tours du Manoir Champlain. Je voulais un penthouse mais c’était un peu cher, il aurait fallu que je fasse une banque pour le payer, 3 700 $ par mois.

Mon 4 1/2 va me coûter 2 225 $ par mois. Avec les trois repas par jour (420 $), le stationnement (70 $), le câble (25 $) et Internet (20 $), ça me fait un total de 2 760. $ par mois. Par année : 33 120 $. Si je ne gagne pas à la loterie, je me ruine dès ma première année.

Évidemment, c’est tentant, au dixième étage d’une belle tour au centre-ville de Chicoutimi, à deux pas du Vieux Port de la ville, de la piste cyclable, avec vue sur le parking gratis de roulottes l’été et à trois enjambées de la maison des sans abri, mieux située tout de même que celle du Lux Gouverneur.

Mais encore là, pas beaucoup de pelouse, pas de sentiers pédestres à même l’édifice. Les activités socio-sportives sont limitées: le bingo, le jeu de poches, le tai-chi, la visite du docteur le mercredi et la navette pour le centre commercial. Au restaurant, chacun garde sa place. Le plateau de pilules est à l’heure. Je l’ai vu circuler pendant ma visite, juste avant le souper de quatre heures trente p. m.

En attendant que les coopératives d’habitation de la région fassent une place de choix aux aînés, on fixe le ciel de Chicoutimi pour voir pousser les fameuses tours qui enrichiront le trésor municipal et défigureront le paysage urbain pourtant déjà passablement amoché. On n’arrête pas le bâtiment.

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