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Le capitaine Pète-bernier
N° 269 - mai 2008
La Commission canadienne du blé spécule comme les autres
La crise alimentaire n’est pas créée par le marché
Stéphanie Beaupied et Gabriel Ste-Marie
Avec la crise alimentaire planétaire, la population de plusieurs pays est aujourd’hui affamée. En même temps que se déroulent les « émeutes de la faim » dans 35 pays, le Chicago Board of Trade voit le prix des denrées exploser. Entre mars 2007 et mars 2008, le prix du blé a augmenté de 130 %, le soja de 87 %, le riz de 74 % et le maïs de 30 %. Le 27 mars dernier, le prix du riz à grimpé de 31 % en une seule journée !

Une conjugaison de plusieurs éléments semble expliquer cette catastrophe. La production de biocarburant a sa part de responsabilité. Par exemple, la journaliste de Radio-Canada, Carole Graveline, affirme qu’en 2008 « près de 18 % de la production céréalière américaine servira à la production d’éthanol. »

Pour Christian Deblock, directeur de l’observatoire sur la mondialisation et professeur à l’UQÀM, « les pays en développement sont pris de tous les côtés, ils sont dépendants des marchés agricoles extérieurs, ils sont dépendants de la monnaie internationale et des mouvements spéculatifs ». Le professeur de l’UQÀM poursuit : « On se rend compte, avec la crise actuelle, que plusieurs pays en développement importent leurs denrées alimentaires ».

Pour Michel Chossudovsky, professeur d’économie à l’Université d’Ottawa, le phénomène n’est pas nouveau. Il rappelle que les politiques néolibérales imposées par le FMI et la Banque mondiale à partir des années 1980 ont fait abandonner la production alimentaire de subsistance à ces pays pour qu’ils se spécialisent dans des produits d’exportation, comme le café et le coton.

En même temps, on a abaissé les barrières tarifaires pour favoriser le commerce, et ceci a eu pour résultat que les surplus de la production agricole des pays riches, qui est abondamment subventionnée par l’État, sont venus saturer les marchés locaux des pays en développement.

Les producteurs locaux n’ont pu concurrencer ces politiques de dumping et le résultat a été de créer une dépendance alimentaire entre les pays. L’une de ces politiques est d’ailleurs notre « aide étrangère ». Par exemple, le gouvernement canadien achète le surplus de blé des Prairies et le donne à l’Afrique : les Africains mangent mais ses agriculteurs font banqueroute et la situation de dépendance que nous connaissons se développe.

C’est ce qui fait dire à Chussodovsky que « la structure agricole du Tiers-Monde est déstabilisée par la surproduction », mais une surproduction des pays riches. Il donne en exemple Haïti qui est inondé par les produits alimentaires américains depuis 1994 : « Graduellement, la levée des barrières commerciales a ouvert les frontières aux surplus agricoles des États-Unis et a balayé l’agriculture paysanne, si bien qu’Haïti est devenu le 4e importateur mondial de riz américain ! » La situation actuelle témoigne de l’immense risque de remettre sa production alimentaire à l’étranger et de la position de soumission qu’elle entraîne.

La chute du dollar américain est également l’une des causes de la présente crise. Christian Deblock rappelle que plusieurs pays en développement ont fixé depuis longtemps leur monnaie à celle des États-Unis afin de s’assurer d’une certaine stabilité. Or, pendant que les États-Unis dévaluent leur devise pour stimuler leur économie, ces pays reçoivent de moins en moins pour leurs exportations parce que leur monnaie se trouve à être également dévaluée, alors que leurs importations, notamment les denrées alimentaires, coûtent plus cher. C’est aussi vrai pour les importations américaines, parce qu’elles se négocient au prix du marché international qui tient compte de la dévaluation du dollar US.

Enfin, la spéculation sur les denrées alimentaires joue un important rôle dans la famine mondiale actuelle. Michel Chossudovsky montre qu’on donne n’importe quelle raison pour justifier l’explosion des prix, comme le réchauffement climatique ou les Chinois et les Indiens qui mangent davantage de viande : « La crise alimentaire actuelle n’est pas causée par la rareté ».

C’est qu’on négocie la nourriture à la bourse et qu’on assiste actuellement à un mouvement spéculatif sur ces denrées. La crise actuelle du papier commercial adossé à des actifs aux États-Unis fait perdre des milliers de milliards à presque tous les épargnants, allant des banques suisses à notre Caisse de dépôts. Comme le parieur compulsif, ces joueurs à grande échelle cherchent à « se refaire » et ont mis la main sur quelque chose de plus concret qu’un papier garanti par une hypothèque surévaluée : le grain sera vendu, le monde doit manger, alors le prix monte. Selon le quotidien français Libération du 23 février dernier, les fonds « agriculture » ont la cote avec leurs rendements de l’ordre de 20 %.

Christian Deblock dénonce les pays d’agro-business qui tirent profit de cette spéculation : « Ce n’est pas seulement la faute de la Banque mondiale ou du FMI, la Commission canadienne du blé spécule comme les autres ». Il donne aussi l’exemple du Brésil qui contrôle le marché africain du poulet.

Cette spéculation est venue à bout des réserves stratégiques de grain. Par exemple, les réserves publiques de riz sont au plus bas depuis 30 ans. Seule la Chine, consciente des risques de dépendre des marchés, a conservé une réserve de riz stratégique de 6 mois, ce qui représente 40 % de l’ensemble des réserves publiques qui restent dans le monde. Ces réserves servent à maintenir les faibles prix de la nourriture négociée sur les marchés et peuvent servir en cas de pénuries (tant naturelles qu’artificielles). Or, comme l’indique le journal l’Humanité dans son dossier web « La faim du monde », plusieurs États ont vendu leurs réserves aux fonds spéculatifs, cherchant à stabiliser le prix mais aussi à s’enrichir.

Il est à souhaiter que les pays en développement apprennent à redévelopper une agriculture de subsistance le plus rapidement possible afin de ne plus dépendre du marché international, en proie à des bulles spéculatives et qui ne fait pas de distinction entre la nourriture et les autres marchandises.

La présente crise alimentaire remet sérieusement en question l’utilisation de la statistique de la Banque mondiale pour évaluer la pauvreté dans le monde, à savoir la population qui gagne moins d’un dollar par jour. L’utilisation de cette statistique par l’économiste Joseph Stiglitz lui a valu une sévère critique dans le New York Review of Books du 17 avril dernier.

Alors que, dans son dernier essai, il déplore l’augmentation de 3 % du nombre de personnes qui gagnent moins d’un dollar par jour entre 1981 et 2001, son détracteur lui rétorque que la proportion de la population dans cette situation est encourageante puisqu’elle a diminué de 32 % à 21 % dans les pays en développement. Encourageante si on ne calcule pas le coût de la vie ! Rappelons simplement que le prix du riz a quadruplé au cours des cinq dernières années et que le prix des aliments n’a cessé d’augmenter sur la période étudiée.

Les objectifs du Millénaire de la Banque mondiale qui visent à diminuer de moitié la pauvreté dans le monde sont basés en grande partie sur cette statistique. L’objectif sera peut-être atteint, mais la population des pays en développement continuera à s’appauvrir !

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