L'aut'journal
Le vendredi 24 mai 2019
édition web
L'aut'journal
archives
Retourner à L'Aut'Journal au
jour le jour

Recherche
accueil > l’aut’journal > archives > sommaire > article
L'escouade des éditorialistes prend la relève
N° 199 - mai 2001

Les hôpitaux pourront licencier les malades
Louis Préfontaine
Le bâton et la carotte. Il s’agit de la nouvelle approche du gouvernement qui a décidé de pénaliser les hôpitaux non performants, d’offrir des primes à ceux qui respectent un « indice du coût moyen de “ production ” de services » et des bonis aux cadres supérieurs qui acceptent de faire le sale boulot, c’est-à-dire couper les services à la population sans que cette action ne semble venir directement de Québec.

Un comité présidé par l’économiste Denis Bédard a besogné durant un an pour trouver la formule merveilleuse permettant de quantifier le temps et les ressources nécessaires pour telle ou telle maladie. Et ne venez pas vous plaindre si votre cas diffère du patient moyen !

Cette situation est inacceptable, selon Paul Saba, de la Coalition des médecins pour la justice sociale. Les hommes et les femmes ne sont pas des voitures. Il n’y a pas de temps défini pour changer l’huile. Si vous traitez un patient trop malade, trop âgé ou trop démuni, ce n’est pas rentable. Les hôpitaux vont repérer les patients « loser » – ceux qui occuperaient trop longtemps un lit ou coûteraient trop cher à soigner – et ils vont tout faire pour s’en occuper le plus rapidement possible, conformément au « délai moyen » exigé par la politique de performance.

M. Saba est très cynique lorsque vient le temps de répondre à la question de ce qui arriverait à un malade qu’il est impossible de soigner plus rapidement 0 « Un patient qui, malheureusement pour l’hôpital, survit à une opération et occupe trop longtemps le même lit, risquerait de se retrouver à l’urgence, si on le retournait trop vite à la maison. Ce serait très mauvais pour l’évaluation de la performance de l’hôpital. Il sera plutôt référé prématurément vers un centre d’hébergement de longue durée. » Selon lui, le gouvernement est directement responsable de la situation à cause des budgets impossibles à atteindre qu’il impose aux hôpitaux.

Les pompiers pyromanes de la santé

Pendant que les coupures se poursuivent grâce à la sublime inflation, la ministre Marois affirme en grande pompe un « réinvestissement de deux milliards ». Le problème, c’est qu’après avoir déduit une réserve pour l’an prochain et après avoir épongé les déficits cumulés des hôpitaux et tous les autres frais, il ne reste plus que 123 millions de dollars, soit près de 5 cents par citoyen par jour ! C’est ce que la Coalition Solidarité Santé et la Coalition des médecins pour la justice sociale appellent « la politique de la canette vide ».

Pour Paul Saba, la situation est intolérable. « J’ai l’impression que le ministère de la Santé n’existe que pour régler des problèmes qu’il a lui-même créés. Ces gens-là sont un peu comme des pompiers qui mettent le feu pour ensuite l’éteindre; ce sont les pyromanes de la santé. » Mais quel serait donc l’intérêt de sans cesse créer des problèmes pour ensuite les résoudre triomphalement ? « Ils se préparent peut-être pour un emploi futur dans une compagnie d’assurance », soutient avec vigueur le médecin militant. « Si vous détruisez le système public, vous allez vendre beaucoup d’assurance; s’il y a beaucoup d’incendies, les gens voudront se défendre contre le feu. Ils ont brûlé le système de santé. »

L’arme du crime

Pour chaque méfait, il faut une arme. En choisissant lui-même très prochainement les administrateurs des régies régionales (ceux-ci sont présentement élus) et en distribuant des bonis de 36 millions aux cadres supérieurs, Rémy Trudel s’assure que ses directives ne seront pas contestées par quelque énergumène parlant de choses aussi absurdes que de droit à la santé et de respect des patients.

« Les 36 millions aux directeurs d’hôpitaux s’inscrivent dans une logique de marché », affirme Marie Pelchat, de la Coalition Solidarité Santé. « Chez Merck Frosst comme à la Banque Nationale, les directions ont des primes au rendement. C’est aussi dans la suite du rapport Clair qui prônait de donner plus de latitude aux gestionnaires du réseau. Mais c’est également une lame à deux tranchants. Ils porteront plus que leur part de responsabilité si leur hôpital n’est pas performant et personne n’aura envie de regarder autour pour tenter de comprendre pourquoi. La religion du néolibéralisme leur permettra, comme dans toutes les religions, d’expliquer simplement les choses sans se poser de question. »

Au même moment, dans la Vallée de la Rouge, à L’Annonciation, on craint toujours que l’hôpital soit le prochain à passer au chalumeau économique. La solidarité et le militantisme des résidants a permis d’éviter temporairement le pire, mais contre un pompier pyromane, qui va les défendre ?

À L’Annonciation 0 Lock-out à l’urgence

Ces budgets contraignants forcent la direction de plusieurs établissements, souvent en région, à prendre des décisions irresponsables. Ce fut le cas dernièrement à L’Annonciation, dans les Hautes-Laurentides, où, n’eut été de la mobilisation générale, on aurait fermé l’urgence la nuit. « L’administration fonctionne en broche-à-foin, soutient André Vadeboncoeur, président du syndicat des infirmiers de l’hôpital. Le ministre avait donné jusqu’au 15 avril pour couper, sous peine de sévères pénalités, alors on se dépêche. »

Il y a eu quatre manifestations publiques d’importance (dont une a regroupé plus de 2000 personnes, dans cette région ne comptant que 12 000 résidants permanents) avant que le ministre Rémy Trudel n’intervienne pour « sauver » l’urgence. Mais cela n’empêche pas qu’il faudra trouver 1,1 million $ pour combler le manque à gagner de l’année financière en cours.

Cette situation force la direction de l’hôpital à prendre des décisions impulsives. Par exemple, si un simple citoyen ne s’était pas levé pour signaler, lors d’un conseil d’administration, l’irrationalité du projet de fermeture des soins auditifs, on aurait sauvé 4000 $ en fermant le service, alors qu’il y a 35 000 $ d’équipement fonctionnel. « On a dit, alors, comme ça, sur un coin de table, qu’on allait finalement garder le service ouvert », explique M. Vadeboncoeur.

Cet amateurisme de la direction s’explique partiellement par la pression qui provient du ministère et de la régie régionale. L’augmentation des dépenses autres que salariales est fixée à 1,6 %, ce qui constitue un taux nettement insuffisant, selon l’Association des Hôpitaux du Québec (AHQ). Considérant que le taux d’inflation dans la santé pour la dernière année a été de près de 6 % (10 % pour les médicaments d’ordonnance), comment ne pas donner raison à l’AHQ ? Le gouvernement, en imposant des budgets aux hôpitaux sous le seuil de l’inflation, continue discrètement de couper dans les soins de santé.

Retour à la page précédente

Partager cet article Imprimer cet article


 


Réseau Média
© l'aut'journal 2002
 
l'aut'journal sur le web
L'aut'journal sur le Web a
été réalisé par Logiweb.