L'aut'journal
Le vendredi 24 mai 2019
édition web
L'aut'journal
archives
Retourner à L'Aut'Journal au
jour le jour

Recherche
accueil > l’aut’journal > archives > sommaire > article
La 3e langue de la ministre
N° 268 - avril 2008
Le portulan de la bohème
En attendant Gene Krupa
Jean-Claude Germain
Chaque génération a connu une innovation technologique qui a transformé sa vie beaucoup plus que ses modèles politiques, religieux ou artistiques. Pour la mienne, ce fut l’avènement du long jeu, le microsillon 33 tours, et l’apparition d’une nouvelle mystique, la haute-fidélité.

Qui ne se souvient pas d’avoir été invité par un adepte du Haille-Faille à une séance d’écoute de pur son, dont le but était d’apprécier la hauteur des hautes dans le chant des criquets et la profondeur des basses dans le vagissement des trompes tibétaines ? Longtemps avant que l’ophone s’applique aux francos, aux anglos et aux allos, l’ophonie a été pour nous mono, stéréo et quadra.

La pratique de la religion de la haute-fidélité a commencé par le démembrement du pick-up combiné originel en ses trois composants : la table tournante, l’amplificateur et le haut-parleur. D’où la nouvelle urgence dans nos vies de fréquenter un gars de son ou un gars qui connaissait un gars de son.

Sa fonction était de maintenir l’harmonie dans un ménage à trois. Matcher une table tournante à un ampli et les deux à des haut-parleurs requérait de l’entremetteur une science de la généalogie des divers fabricants de chacun des composants aussi raffinée que celle du pedigree pour accoupler des purs-sangs. Il faut dire que pendant longtemps, le Haille-Faille domestique a été une science empirique.

Sur Sainte-Catherine, presque tous les grands magasins avaient conservé leurs cabines d’écoute de l’époque du 78 tours. L’avènement presque simultané du 45 tours qui remplaçait le 78 et du 33, qui était d’une tout autre nature, les avait pris au dépourvu. Ils ont donc continué d’offrir le même service d’écoute pour le long jeu.

Le temps qu’il a perduré, nos heures du dîner d’étudiant furent musicales. On pouvait se remplir les oreilles de nouveautés en échantillonnant les derniers arrivages tantôt chez Morgan’s, le lendemain chez Eaton’s et le surlendemain chez Simpson’s. À la condition de savoir doser la fréquence des visites et de ne pas s’installer à trois dans une cabine. Cela demeurait le privilège des filles qui écoutaient des 45 tours dans l’espoir de piquer une crise d’hystérie.

La mémoire collective affectionne le souvenir de toute la famille québécoise réunie devant une télé pour regarder La famille Plouffe ou Le petit café. Elle oublie qu’au même moment – du moins à Montréal – elle pouvait regarder avec une ferveur tout aussi intense l’autre canal, le 6, qui ne lui révélait pas la vie trépidante de Toronto ou de Moose Jaw mais de New York ou d’Hollywood.

Une partie de ma mémoire théâtrale est états-unienne. La même que celle d’un jeune Américain qui a vécu en direct ce qu’on appelle aux USA, l’âge d’or de la télévision. Il semble que c’est le destin d’un art nouveau de toujours débuter par une sorte de bilan encyclopédique ou critique de celui ou de ceux qui l’ont précédé.

Je me souviens d’un long après-midi avec Yvon Deschamps sur un plateau de tournage. La technique sérieusement enrayée nous avait donné tout le temps pour deviser sur le sort du monde et se découvrir une connaissance mutuelle du comique américain. L’influence prépondérante sur l’écriture comique québécoise n’est pas aussi française qu’on aimerait le croire. C’était d’ailleurs déjà vrai au temps de la radio. On ne vit pas en Amérique sans apprendre à rire comme à New York.

L’un et l’autre, nous avions fait nos classes avec les shows hebdomadaires de Milton Berle, Jack Benny, Jackie Gleason, Bob Hope, Red Skelton, Jimmy Durante, Phil Silvers, Ernie Kovacks et le Show of Shows de Sid Caesar, l’empereur de l’absurde qui annonçait tout ce qui est advenu par la suite, entre autres sous la batte de ses deux plus jeunes scripteurs, Woody Allen et Mel Brooks.

Pendant dix ans, la télévision américaine nous a présenté en primeur le chant du cygne du comique burlesque : tout l’art, le savoir faire et le génie comique de numéros rodés pendant les cinquante années précédentes et interprétés par ses meilleurs augustes et ses plus grands clowns. Un vraie classe des maîtres où le punch était toujours à l’heure !

Il y en a qui s’ennuieront toujours du Chapelet en famille quotidien et d’autres du Téléthéâtre ou de l’Heure du concert. Pour le plus grand nombre, la grande messe culturelle du dimanche soir était un show de club haut de gamme, avec une suite de numéros de chiens savants, de jongleurs, de magiciens, de casse-cous, des comiques de haut vol et un cocktail de gloires passées, présentes et à venir de la chanson, l’Ed Sullivan Show.

Le passage des Jérolas y fut remarqué, mais pas autant que la première apparition d’Elvis Presley qui a marqué le lancement officiel de l’ère du rock and roll. J’appartiens à une élite presleyenne de quelques centaines de milliers de téléspectateurs qui auraient pu témoigner que ce n’était pas son premier passage au petit écran. Nous l’avions vu quelques semaines plus tôt au Tommy Dorsey Show dans toute la mâlure qui lui a valu le surnom approprié d’Elvis the Pelvis. La caméra l’avait alors présenté plein pied et non en plan rapproché comme le pudibond Toast of the Town d’Ed Sullivan.

Il faut dire que dans le contexte d’une époque qui semblait avoir avalé un manche à balai, les mouvements saccadés du bassin d’Elvis ont sérieusement inquiété ou réveillé toute une génération de danseurs de slow. Les filles étaient prêtes depuis longtemps. Les mouvements d’épaules de Frank Sinatra leur avaient déjà fait le même effet.

Les congés hebdomadaires des mardis et jeudis après-midi permettaient de pousser l’exploration musicale sur Sainte-Catherine jusqu’à la rue Guy. Ça valait le déplacement ! Le responsable du comptoir des disques de Layton’s était plutôt menu, tiré à quatre épingles, un peu précieux et définitivement radio canadien. Sauf qu’il aimait la musique et ne cherchait pas à nous interdire la cabine d’écoute comme partout ailleurs.

Bien au contraire ! Une perle rare ! Avec un soupçon de l’autosatisfaction d’un connaisseur, il nous proposait d’écouter tantôt une plage, tantôt une autre de ce qu’on appelait alors l’avant-garde. Je lui dois d’avoir été initié au be-bop de Charlie Parker, au Miles Davis de Birth of the Cool et au Pithecanthropus Erectus de Charlie Mingus qui avait déjà l’archet dans les années soixante.

Aujourd’hui, ça peut sembler primitif avec la discothèque du monde entier dans la mémoire d’un iPod. Pour nous, c’était une grande première. Avec l’avènement du long jeu, on s’est retrouvé en quelques mois avec cinquante ans de musique de jazz sur les rayons. C’était affolant !

Suivre la filière depuis la Nouvelle-Orléans s’imposait naturellement. Louis Armstrong et son Saint James Infirmary blues, Bessie Smith et le Sidney Béchet de Summertime. Les grands orchestres swing, Artie Shaw, Glenn Miller, Benny Goodman, Count Basie, Duke Ellington et au milieu de cette myriade d’instrumentistes qui se croisent et s’entrecroisent d’un orchestre à l’autre, Billie Holiday, Django Reinhardt, Fats Waller, un puits de mélancolie, un gitan qui a les bleus et un pianiste rabelaisien.

À Montréal, les amateurs de jazz faisaient partie d’une société quasi secrète. Elle sortait néanmoins de l’ombre un soir à tous les ans pour assister à la nouvelle édition d’un concert présenté au Forum dans le cadre d’une tournée nord-américaine. Jazz at the Philarmonic du producteur Norman Granz affichait les plus grands noms du jazz contemporain. C’est l’ancêtre du Festival de Jazz actuel.

Tout jeune, j’avais fréquenté le stade De Lorimier des Royaux de Montréal et j’avais été impressionné par une équipe de baseball exclusivement composée de joueurs noirs. Une sorte de Harlem Globe Trotters qui présentait des parties hors série. En plus d’être d’excellents joueurs, ils se permettaient une suite de faire semblants, de cabrioles et de pitreries qui réjouissaient les spectateurs. Ils étaient assez bons pour s’amuser à jouer.

C’est un peu ce que faisaient la brochette de virtuoses de diverses obédiences stylistiques que Norman Granz réunissait annuellement. Le spectacle débutait avec les honkers Flip Philips et Illinois Jacquet, deux saxos, avec un son rauque, qui chauffaient la salle à bloc.

Ensuite les trompettistes : Roy Eldridge avec ses notes hautes à faire exploser le toit du Forum s’il eût été de verre et Dizzy Gillespie avec son béret, ses bajoues gonflées et le cornet de sa trompette pointé vers un ciel afro-américain. Puis un bloc piano avec le swing communicatif d’Oscar Peterson ou le chevrotement lancinant de Lionel Hampton au vibraphone.

Tous les ans, on annonçait la présence de Gene Krupa et tous les ans, on déplorait son absence. Il avait été refusé aux lignes ! Parce que c’était un drogué ! Pourtant Lester Young et Coleman Hawkins l’étaient ouvertement tout autant. Tous deux avaient l’habitude de se mettre à improviser en coulisse jusqu’à ce que deux techniciens les conduisent par le bras au micro central où ils poursuivaient leurs improvisations complètement partis dans leurs bulles, introspectives pour Young et exubérantes pour Hawkins. Après un certain temps, les deux mêmes techniciens les ramenaient en coulisses sans qu’ils cessent de jouer de leurs saxophones.

Et une année, les douaniers ont regardé ailleurs et Gene Krupa était au Forum comme annoncé. En programme double avec Buddy Rich. On ne pouvait pas imaginer drummeurs plus différents. La force brute et l’élégance ! Rich cognait avec la force de frappe régulière et indestructible d’un boxeur poids lourd. Krupa était constamment en mouvement avec des échappées en rafales, des surprises et une rythmique de danseur comme Sugar Ray Robinson.

Là où Rich attaquait la salle de front comme un piston d’acier qui brasse des tempêtes dans une marmite, Krupa jouait du public comme de son instrument. Pendant une montée déchaînée où la salle hurlait Go ! Gene ! Go ! il s’arrêtait sec pour tenir le rythme sur une seule cymbale. On aurait pu entendre voler une mouche dans le Forum. Et l’explosion rythmique que toute la salle attendait en retenant son souffle éclatait alors avec une violence décuplée jusqu’à la finale en une cavalcade de cymbales. À la fin de leurs solos de compétition, les batteurs levaient leurs baguettes pour se défier. Essaye de faire mieux ! Cette fois, Gene Krupa n’a pas levé les siennes. On ne l’avait pas attendu en vain toutes ces années !

En devenant de moins en moins dansant, le jazz s’imposait de plus en plus comme la grande musique moderne du siècle. Cette modernité qui nous permettrait d’échapper enfin à l’infinie répétition du folklore.Lien : www.esperamos.ca

Retour à la page précédente

Partager cet article Imprimer cet article


 


Réseau Média
© l'aut'journal 2002
 
l'aut'journal sur le web
L'aut'journal sur le Web a
été réalisé par Logiweb.