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La 3e langue de la ministre
N° 268 - avril 2008
Les Manifestes de Hugo Latulippe
Une série qui s’inquiète de l’avenir du Québec
Benoit Rose
Une demi-heure avant notre rencontre, le réalisateur Hugo Latulippe était en ondes à la télévision avec l’animatrice Anne-Marie Dussault pour discuter de la situation au Tibet, où manifestations et répressions se succèdent depuis quelques jours.

Celui qui a réalisé Ce qu’il reste de nous, sur le peuple tibétain, connaît la région pour y être allé de nombreuses fois en l’espace de huit ans. « L’histoire du Tibet des soixante dernières années, c’est le testament d’échec du projet des Nations Unies. C’est soixante ans de silence sur un génocide. Quand t’es allé sur le territoire du Tibet, tu mesures à quel point le régime chinois est dur, et aussi arbitraire. »

Au cœur de notre entretien, la diffusion prochaine sur Canal D de sa série documentaire Manifestes en série sur l’avenir du Québec, coréalisée avec Charles Gervais et Pascal Sanchez. Une série en huit volets de soixante minutes, dont chacun aborde un secteur-clé de l’activité humaine.

Ainsi on parlera commerce, santé, éducation, transport, alimentation, agriculture, culture et ressources. « La structure narrative des manifestes, au fond, c’est de commencer avec l’énoncé du problème», décortique Latulippe. «Ensuite, on suit des gens qui sont dans la résolution, et on termine avec les Nous voulons vivre dans un pays… », une formule utilisée pour énoncer les souhaits et revendications de l’ensemble des participants.

« La dimension politique de ce qu’on fait est centrale », précise le réalisateur. Politique au sens noble du terme, ajoute-t-il, vu comme une contribution des arts à la sphère publique, à la cité. « Je crois beaucoup à ça. Les artistes que j’aime, ce sont des gens qui avaient la conscience de cette largeur-là des arts. »

L’idée de départ de Latulippe était d’ailleurs de faire un long métrage inspiré du film Un pays sans bon sens de Pierre Perrault, qui pour lui est une sorte de polaroïd du Québec de 1970. Cette œuvre est révélatrice autant des aspects politiques, culturels et linguistiques de son époque que de l’aspect paysannerie versus urbanité. « Manifestes s’inscrit vraiment dans une réponse à ça », admet le réalisateur.

Les films des Perrault, Michel Brault et autres figures de proue de notre cinéma national ont fait son éducation. De véritables pères spirituels. « C’est l’histoire du Québec moderne, ces films-là. Ils ont documenté ce qui se passait d’historique au Québec, tout en contribuant avec leurs films. Je suis allé à l’école de leur cinéma, mais aussi de leur façon de voir le cinéma comme une contribution sociale. »

Plus que de fournir une tonne d’information, la série de Latulippe semble vouloir élargir la réflexion et la prise de conscience. En témoigne cet extrait du manifeste Propulser le pays : « L’homo sapiens turbo pourrait être sur ses derniers milles. Il est devenu pensable que nos enfants, nos petits-enfants et leurs enfants disparaissent de la surface du globe autour de 2100. Mais dites donc : à quel moment commence-t-on à parler d’autodestruction ? » Le message est clair : urgence.

Dans la série, le narrateur Latulippe utilise souvent les expressions le corps et l’esprit. Pour lui, le corps, c’est le territoire du Québec et l’esprit, c’est Montréal. Le réalisateur veut faire se rencontrer ces deux polarités déconnectées, celles du progrès intellectuel et de la connaissance du territoire. Parce que, dit-il, de cette déconnexion résulte les désastres écologiques.

Lui-même parvient dans une certaine mesure à réconcilier ces deux réalités en lui : originaire d’un petit village du nord de Québec où la forêt s’étendait sur 300 km derrière chez lui, il dit se sentir à la fois très terrien et très confortable avec la ville. « Je me sens très partagé dans mon identité. » Il vit beaucoup à Montréal, et possède une maison à l’Île Verte.

Dans le Manifeste sur le transport, le personnage de Pierre Lemieux, chef-mécanicien et ami du réalisateur, incarne aussi d’une certaine façon ce mariage des identités. Originaire de Montréal mais établi à Saint-Jean-Port-Joli, il est l’un des personnages de la série que Latulippe qualifie de complexe. Il a cette capacité de saisir autant avec les mains que la tête les différentes dimensions de la réalité de l’automobile.

« Au niveau documentaire, ce sont les personnages que je préfère. Ceux qui sont difficiles à mettre dans une petite boîte. » Il faut le voir au Salon de l’auto, découragé par tant d’esthétisme, et parce que finalement « personne n’ouvre le hood ». Scrutant un modèle, il déplore : « C’est moralement inacceptable aujourd’hui un véhicule comme celui-là ! »

Ce type de personnage, on le retrouve souvent chez les agriculteurs bio, de constater Latulippe, qui pour bon nombre n’ont pas étudié l’agriculture, mais qui peuvent détenir une maîtrise ou un doctorat dans le domaine des sciences humaines.

« C’est eux autres qui combattent le système et qui vont gagner », espère-t-il, parce qu’ils allient la démarche intellectuelle et la vie sur le terrain. « Et cinématographiquement c’est bon, parce qu’ils sont tout le temps en action, et pour moi le cinéma c’est de l’action plus que de la parole. C’est Perrault qui a inventé cette théorie-là de dire qu’il faut filmer les gens en action. Pourtant, il se disait cinéaste de la parole. »

Le réalisateur de Bacon croit que les œuvres de type altermondialistes sont souvent trop axées sur la théorie et le blabla. Et dans une certaine mesure, il plaide coupable. « J’aspire à en mettre de moins en moins dans mes films. »

Parce qu’au fond, dit-il, « y’a rien comme un gars qui est en train de dévisser une pan à huile, et qui t’explique que la société produit trop de chars de mauvaise qualité. Y’a rien comme ça. C’est absolument génial. »

La démarche de Perrault et Brault est là: il faut montrer les gens en train de faire des activités significatives pour eux, se rapprocher de leur quotidien, de leur métier, de leur vie.

Par les temps qui courent, Hugo Latulippe dit se diriger vers plus de distanciation avec le réel. Il préfère tenter aujourd’hui de le théâtraliser davantage, d’utiliser davantage ses symboles. « Je lis beaucoup de philosophie en ce moment », confie-t-il.

Il se prépare aussi à faire le saut à la fiction, avec un projet en Afrique dont le nom de travail est Apocalypse Noire. « C’est un titre pour ne pas perdre l’idée. Le vrai titre, je ne le dis pas tout de suite. Parce que c’est un ostie de bon titre ! » Présentement à l’étape de la recherche, il prévoit en commencer l’écriture cet été.

Derrière les projets du cinéaste se cache sa boîte de production Esperamos films, cofondée en 2005 avec la productrice Josée Turcot. À travers ses choix se tend un important fil conducteur, celui de l’humanisme et du « progrès par l’art et la beauté ».

On comprend ainsi aisément le projet en Uruguay autour de l’écrivain et journaliste Eduardo Galeano, piloté par son camarade Charles Gervais. Auteur des célèbres Veines ouvertes de l’Amérique latine et d’une trilogie intitulée Mémoire du feu, Galeano a toujours travaillé à mélanger littérature et essai politique, poésie et histoire, témoignages et imaginaires.

Une personne très inspirante, selon Hugo Latulippe. « La collusion art-politique est bien incarnée dans ces personnes-là », me dit-il à propos de Galeano mais aussi de Neruda, Sartre et Gérald Godin.

Avec cette série qui s’inquiète de l’avenir du Québec, mais qui veut néanmoins prôner avec une certaine fraîcheur en faveur d’un autre développement, le réalisateur est-il optimiste ? C’est variable, répond-il.

« Si on parle du combat entre le libre marché et les écosystèmes, je suis plutôt sceptique que les humains vont arrêter leur course vers l’épuisement des ressources, et qu’il cesseront de détruire les milieux vivants. En même temps, je pense qu’on est né avec une fibre d’espérance. Esperamos, ça vient de quelque part. »

Et de faire un film, c’est un geste d’espoir, dit-il. C’est de métaboliser sa colère et son incompréhension, et créer une ouverture à la discussion. « Au début de Bacon, je disais que je faisais ce film plutôt que de devenir terroriste. Je pense que ça décrit quand même un step encore acceptable ! »

Manifestes en séries, les lundis à 21h sur Canal D, à partir du 14 avril.

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