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La 3e langue de la ministre
N° 268 - avril 2008
72 % de la population de l’Outaouais sur 1,5 % du territoire
Gatineau tourne le dos au monde rural
Camille Beaulieu
Il y a belle lurette que Gatineau a tourné le dos à son arrière-pays pour s’aligner sur Ottawa. Cette désaffection d’une locomotive économique pour ses wagons a généré un centre prospère, voué à la fonction publique et aux nouvelles technologies, reniant ses voisins agroforestiers en sérieuse détresse, assurent deux chercheurs de l’Université du Québec dans l’Outaouais.

Du coup, nos universitaires ont déclenché une polémique et inspiré un éditorial au quotidien Le Droit : Le Dos de Gatineau.

L’étude en question, Dynamique territoriale des espaces ruraux de l’Outaouais et de l’Est ontarien constate que le gouvernement fédéral a joué à l’apprenti sorcier dans sa Capitale nationale. « Depuis 30 ou 40 ans, explique un des chercheurs, Denis Charlebois, le fédéral modifie la structure de l’emploi, de la transformation des ressources à une structure plus administrative. La contribution du territoire urbain au développement régional a décru ! »

Crée par la fusion de cinq municipalités le 1er janvier 2002, Gatineau, 246 000 habitants, est la quatrième ville en importance au Québec. Le gouvernement fédéral y est de façon écrasante le principal employeur, ses conditions d’emploi drainant irrésistiblement la relève potentielle de l’agriculture et de la forêt.

Gatineau s’enorgueillit d’un taux de chômage inférieur de trois points à la moyenne québécoise et compte parmi les six villes canadiennes importantes et prospères recensées par le Conference Board of Canada.

L’Outaouais avec ses 323 736 habitants se démarque des autres régions par son pôle urbain unique, Gatineau : 72 % de sa population sur 1,5 % du territoire. Ailleurs, 70 municipalités plus ou moins rurales composent avec un taux de chômage parfois inavouable.

Le territoire est à 80 % composé de forêts, 10 % de lacs et rivières, 3,6 % de terres agricoles. Comme les autres régions ressources, l’industrie forestière y est tétanisée par la crise qui perdure depuis des années.

Concentrées dans les vallées des rivières Outaouais, Gatineau et Petite-Nation, 1 100 fermes génèrent un revenu brut moyen de 67 000 $ comparativement à une moyenne provinciale de 269 000 $.

La terre y vaut environ le tiers de la valeur foncière moyenne québécoise, l’âge moyen des producteurs, 59,7 ans, dépasse de 10 ans la moyenne provinciale et, last but not least, 47 % des producteurs agricoles de l’Outaouais sont anglophones, et pour beaucoup dit-on, unilingues.

L’Outaouais, concluent nos chercheurs, doit retrouver « le sens de la valeur esthétique de son territoire, trop importante pour y développer uniquement des usines ».

Leur étude, publiée il y a quelques semaines, suggère de redynamiser la région par l’association de développements récréo-touristiques et agricoles à l’industrie traditionnelle de transformation des minéraux et du bois. À la façon, explique Denis Charlebois, dont le mont Orford dans les Cantons de l’Est a été préservé et utilisé pour faire profiter le milieu rural du désir d’évasion des citadins.

D’où son intérêt devant des initiatives comme celle de MRC-Bio qui dédiera éventuellement le territoire de la MRC des collines de l’Outaouais à l’agriculture et à la foresterie biologiques.

Ce rapport hautement technique, inspiré du modèle géographique structural développé à l’Université Laval, brasse la cage régionale en constatant que Gatineau a tourné, il y a longtemps, le dos à son arrière-pays. Voilà la question qui fâche ! comme disent les Français.

L’étude suscite évidemment la controverse. Il y a le camp de ceux qui disent que c’est faux. « La sécurité d’emploi et les revenus supérieurs du fédéral font en effet une compétition déloyale à la forêt et à l’agriculture, concède Marie-Claude Thibault conseillère en communications à la fédération de l’UPA Outaouais-Laurentides. Mais Gatineau a une belle synergie avec la Conférence régionale des élus pour faire de l’agroalimentaire une pierre d’assise du développement régional ! »

« Et ces efforts paient, assure encore Mme Thibault, l’Outaouais s’enrichit de trente nouvelles fermes chaque année. »

Nathalie Giguère qui travaille au développement agricole de la ville de Gatineau souligne que 38 % de la superficie de sa municipalité est zonée vert : « Sherbrooke et Longueuil sont les deux seules autres villes avec autant de territoire agricole. »

Directrice de la Table de concertation agroalimentaire régionale, Emmanuelle Znaty est encore plus catégorique : « Nous avons au contraire un lien urbain rural très fort. Les deux milieux s’associent pour planifier le développement agroalimentaire. »

Quant à Raymond Huneault, propriétaire du vignoble Claude Baillie, il renchérit : « J’ai un support surprenant de la ville de Gatineau Je ne me sens pas négligé du tout ! »

À ceux-là répond le camp de ceux qui disent que c’est vrai. « La problématique de l’Outaouais est liée à la présence du fédéral, reconnaît Richard Lamarche de la Société d’aide au développement des collectivités (SADC). L’agroalimentaire n’a pas relevé le défi des 1,2 million de bouches à nourrir sur les deux rives de la rivière des Outaouais. Ça n’est pas catastrophique, notre taux de chômage n’est que de 4 %,…sauf évidemment dans les parties rurales et forestières. »

« C’est tout le problème de l’Outaouais, confirme Paulette Lalonde, préfet de la MRC Papineau. Il faut travailler ensemble, sinon on va mourir. »

Ce pessimisme se retrouve aussi chez le maire de Chelsea, Jean Perras, qui craint que le développement trop exclusivement urbain conduise à la disparition des industries agricoles, forestières et minières.

Même le directeur général de la Coopérative de développement régional, Patrick Duguay, déplore que Gatineau ait laissé tomber sa région pour dépendre d’Ottawa : « Au prix de l’effritement de la vision régionale. »

L’unanimité n’est pas pour demain sur cette étude d’autant dérangeante qu’elle est pointue et dont un intervenant ironisait : « J’hésitais entre le meurtre et le suicide pendant leurs explications méthodologiques. »

Reste donc la question qui fâche : une région bordée en même temps par les États-Unis et l’Abitibi-Témiscamingue, à la fois si proche du gouvernement fédéral et si loin de Dieu, peut-elle s’offrir en plus le luxe du trouble de la personnalité multiple ?

*L’auteur est correspondant à Rouyn-Noranda

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