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La 3e langue de la ministre
N° 268 - avril 2008

L’anglais n’est pas l’avenir de la francophonie
Pierre Dubuc
Le Québec n’a pas l’homogénéité linguistique de la France et l’anglais n’est pas une langue étrangère au Québec. C’est la langue identitaire de la minorité anglophone.

Dans la section consacrée à l’Identité dans le Cahier de propositions du Parti Québécois préparé pour le Conseil national de la mi-mars, le Conseil exécutif national inscrivait parmi une série de mesures visant la promotion du français et de l’histoire nationale une proposition en faveur de l’apprentissage de la langue anglaise à l’école.

Il n’y avait rien à redire de la proposition elle-même, hormis son inscription dans la section concernant l’identité québécoise et les délégués ont accepté sans opposition la proposition du SPQ Libre de la retirer du la section sur l’Identité et la déplacer dans la section consacrée à l’Éducation.

Mais la question de fond reste posée : l’anglais fait-il ou doit-il faire partie de l’identité québécoise? Y répondre peut nous aider à démêler les fils de l’écheveau du récent débat sur le bilinguisme.

On a cru fermer ce débat en faisant la distinction entre bilinguisme institutionnel et bilinguisme individuel. On est contre le premier, mais en faveur du second. Mais, du même souffle, on prône que tous les enfants acquièrent la maîtrise de l’anglais, en laissant entendre qu’il n’y aura pas égalité des chances pour ceux qui ne seront pas bilingues. Est-ce que cela signifie que l’homo quebecensis de demain devra être bilingue ? Que l’identité québécoise implique la connaissance de l’anglais, comme le laissait supposer l’inscription de l’apprentissage de l’anglais dans la proposition sur l’identité québécoise du Conseil exécutif national du Parti Québécois ?

Depuis quelques années, un glissement est en train de s’effectuer de l’anglais « langue de communication » vers l’anglais « langue d’identification ». Cette problématique n’est pas particulière au Québec.

Dans la conclusion du dernier numéro de Manière de voir (Numéro 97, Février-mars 2008) consacré à La bataille des langues, Bernard Cassen dit craindre pour l’Europe que l’anglais « langue de communication » ne devienne un anglais « langue d’identification » ce qui est déjà le cas, explique-t-il, « de tout ce que l’Europe compte d’atlantistes » en donnant l’exemple de Bernard Kouchner « qui a pu écrire sans broncher que “ l’anglais est l’avenir de la francophonie ” ».

Bernard Cassen rappelle que Kouchner avait été mis en nomination avec cette déclaration pour le Prix de la carpette anglaise. Ce prix d’« indignité civique » est décerné chaque année par quatre associations de défense et de promotion de la langue française à un membre des élites françaises qui s’est particulièrement distingué par son acharnement à promouvoir la domination de l’anglo-américain en France et dans les institutions européennes, au détriment du français.

L’année de sa mise en nomination, Bernard Kouchner avait disputé le prix, entre autres, à Claude Allègre, sélectionné pour avoir déclaré que « les Français doivent cesser de considérer l’anglais comme une langue étrangère ».

Bien entendu, le Québec n’a pas l’homogénéité linguistique de la France et l’anglais n’est pas une langue étrangère au Québec. C’est la langue identitaire de la minorité anglophone. Tout comme le français est la langue identitaire de la majorité francophone.

Ces choses pourtant si simples ont été obscurcies au cours des dernières années avec le concept du « nationalisme civique » qu’on voulait tellement inclusif qu’on a cherché à faire entrer dans un même moule national tous les résidents du Québec, en faisant fi de leur histoire, de leur langue, de leur culture spécifiques. On a alors allègrement confondu les concepts de nationalité et de citoyenneté.

La Commission Larose a porté à un sommet ces conceptions. Dans son rapport préliminaire, elle nous incitait à « rompre définitivement avec l’approche historique canadienne qui divise l’identité québécoise suivant une ligne ethnique : la canadienne-française et la canadienne-anglaise » et les commissaires invitaient, dans leur Rapport final, la « société québécoise à ne plus percevoir la langue anglaise comme objet de concurrence, mais comme une corde de plus à son arc et comme un mode d’accès à une composante majeure de son identité ».

La proposition de Jean-François Lisée de fondre les deux réseaux collégiaux, francophone et anglophone, dans un seul et unique réseau d’où sortiraient une nouvelle génération de Québécoises et de Québécois parfaitement bilingues était une application concrète de cette approche.

Mais la réalité – et les dernières données de Statistique Canada sur le déclin des francophones au Canada, au Québec et à Montréal – ont remis les pendules à l’heure. L’œcuménisme linguistique a de nouveau cédé la place à la « bataille des langues » et Gérald Larose en est même devenu un des francs-tireurs.

D’ailleurs, dans le texte qu’il a publié dans le numéro spécial 90e anniversaire de l’Action nationale, il ne parle plus de la langue anglaise comme composante de notre identité, mais de « la reconnaissance de l’apport anglais dans la culture québécoise ». Cet apport est indéniable, tout comme l’est l’apport américain. Au cours de l’histoire, notre culture a assimilé des éléments de différentes cultures et c’est bien ainsi. Mais la langue est l’élément principal de la culture, et pour persister comme nation distincte dans le contexte nord-américain, notre identité doit demeurer solidement ancrée sur une seule langue, le français.

Il y a déjà, au Canada, de nombreuses populations de langue maternelle française qui en sont venues à considérer l’anglais et le français comme composantes à parts égales de leur identité. Leur comportement linguistique dans l’intimité du foyer illustre bien à quel point ce type de bilinguisme n’est qu’une étape vers l’anglicisation.

Statistique Canada a récemment mené une enquête sur la « vitalité des minorités de langue officielle ». Les résultats révèlent, par exemple, que 52 % des Franco-Ontariens se considéraient d’identité bilingue en 2006, c’est-à-dire qu’ils s’identifiaient autant au groupe francophone qu’au groupe anglophone. En même temps, le taux d’assimilation des Franco-Ontariens à l’usage de l’anglais comme langue principale au foyer était de 44 %.

Au Manitoba, 53 % des Franco-Manitobains avaient déclaré une identité bilingue, et 58 % étaient anglicisés quant à leur langue d’usage au foyer. En Nouvelle-Écosse, l’identité bilingue s’élevait à 56 % chez les francophones et l’anglicisation, à 57 %. C’est partout pareil, sauf au Nouveau-Brunswick où le tiers seulement des Acadiens endossaient une identité bilingue et seulement 13 % s’étaient anglicisés.

Même si « seulement » 47 % des Fransaskois déclaraient une identité bilingue, ils ne font pas vraiment exception. Le processus d’assimilation est simplement trop avancé en Saskatchewan : 36 % y déclaraient s’identifier surtout ou uniquement au groupe anglophone comparativement à seulement 12 % qui s’identifiaient, encore, surtout ou uniquement au groupe francophone. Et le taux d’anglicisation des francophones au foyer y dépassait les 80 %.

Dans le contexte anglicisant de l’Amérique du Nord, le développement d’une identité bilingue chez une minorité linguistique s’avère ainsi une voie rapide et à sens unique vers l’anglicisation. Nous devons tous veiller à ce que le Québec ne s’engage pas dans cette voie.

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