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La 3e langue de la ministre
N° 268 - avril 2008

30 ans de faibles tarifs sans grandes retombées
Gabriel Ste-Marie
Début mars, le gouvernement Charest dévoilait une entente généreuse pour l’aluminerie Alcoa. En échange de la modernisation de l’aluminerie de Baie-Comeau qui coûtera 1,2 milliard $, Alcoa se voit renouveler ses 2000 mégawatts (MW) d’électricité à faible coût pour ses alumineries de Baie-Comeau de même que celles de Deschambault et Bécancour, jusqu’en 2040.

Il s’agit du tarif L, qui coûte environ 4 ¢/kWh (cents par kilowattheure) et devrait osciller autour de 6¢ à la fin de l’entente. La multinationale reçoit également un bloc additionnel de 175 MW de même qu’un prêt sans intérêt de 228 millions $ sur 30 ans.

En plus de remplacer ses cuves Soderberg à Baie-Comeau, Alcoa s’engage à conserver 2950 des 3160 employés dans ses trois alumineries. Il s’agit d’un engagement peu contraignant étant donné que les départs à la retraite n’ont pas à être remplacés obligatoirement et que, par exemple, on annonce 600 retraites d’ici 2015 à Baie-Comeau. Il s’agit d’un plancher d’emploi plutôt flottant !

Québec n’a pas l’exclusivité sur ce genre d’accord. En décembre dernier, Alcoa concluait une entente similaire avec l’État de New York : un bloc d’énergie de 478 MW pour 30 ans à un faible prix, contre une garantie de maintenir 900 des 1200 emplois de la fonderie jusqu’en 2043.

Ce tarif est secret mais équivaudrait à 25 % du prix du marché selon un article de François Normand du journal Les Affaires du 19 janvier dernier. À titre illustratif, la fonderie newyorkaise d’Alcoa paie 1,75 ¢/kWh jusqu’en 2013.

Toujours selon le même journaliste, il y aurait en Amérique du Nord seize producteurs d’électricité qui vendent leur tarif industriel d’électricité moins cher que celui d’Hydro-Québec.

C’est le cas pour la Géorgie, l’Illinois, le Kentucky, le Missouri, le Tennessee, la Virginie et l’État de Washington. Ce serait aussi le cas pour certains pays comme le Brésil, le Chili, l’Australie, l’Islande, l’Afrique du Sud et l’Espagne.

Une question se pose alors, à savoir si ces faibles tarifs reflètent simplement la puissance de négociation des multinationales sur les États, ou si les bénéfices de telles subventions dépassent leur coût.

La question n’est pas simple, d’autant plus qu’il est difficile d’évaluer empiriquement les retombées qu’apportent Alcan ou Alcoa. Un bref calcul de l’économiste Jean-Thomas Bernard, qui a abondamment été repris dans les médias sans aucune critique, évaluait à 336 000 $ par emploi-année le coût de l’accord conclu entre le gouvernement Charest et l’Alcan en décembre 2006.

Cette négociation a été extrêmement désavantageuse pour le Québec, offrant d’imposants avantages contre presque aucune retombée, et a peu à voir avec la présente entente avec Alcoa.

Toutefois, une brève analyse du calcul de cette prétendue subvention de 336 000 $ par emploi-année montre qu’elle ne tient pas la route. À titre illustratif, dans ses calculs, Bernard ne fait pas augmenter le coût du tarif L sur la période, alors qu’il devrait augmenter de 50 %.

Plus loin, il suppose que la turbine de Péribonka fonctionne à 100 % alors que les centrales hydrauliques ont ce qu’on appelle un facteur d’utilisation qui s’inscrit davantage dans les 60 %.

Une autre étude du centre Hélios, qui mériterait également un examen approfondi, évalue plutôt cette subvention gouvernementale à 40 000 $ par emploi par année. La subvention à Alcoa se situe bien en deçà de celle d’Alcan, peu importe le chiffre retenu.

Il est encore plus délicat de chiffrer les retombées de ces emplois, qui dynamisent fortement l’économie de nos régions, surtout si on intègre les emplois indirects que ces multinationales passent aux PME locales, et la dépendance du secteur commercial.

Pour le représentant des TCA-Québec du Saguenay-Lac-Saint-Jean, Alain Proulx, le gouvernement doit accorder de telles subventions, mais à condition de bien négocier les retombées. Il explique que le problème avec les secteurs de la fabrication et de la transformation primaire, c’est que les emplois sont remplacés par les machines, à cause des gains technologiques.

Ainsi, la production augmente malgré une diminution du nombre de travailleurs : « Aujourd’hui, Alcan emploie 35 % moins de personnes qu’au milieu des années 1980 ». Négocier un plancher d’emploi c’est bien, mais Proulx suggère plutôt de développer la deuxième et troisième transformation : « Exporter des lingots d’aluminium c’est mieux qu’exporter de l’électricité et nos emplois. Ce qui serait encore mieux, c’est d’exporter des pièces d’avion ou des chaudrons d’aluminium ! ».

Alain Proulx explique toutefois que ce genre d’emplois a tendance à se concentrer à proximité des gros marchés, qui ne sont définitivement pas au Québec. Il est difficile de les forcer à s’installer au Québec, mais c’est justement ce à quoi peuvent servir nos faibles tarifs.

Si Charest ne l’a pas fait ni avec Alcan en 2006 ni avec Alcoa en 2008, le gouvernement Landry l’avait fait avec Alouette en 2002. En échange d’un bloc de 500 MW au tarif L et d’un prêt sans intérêt de 260 millions $, l’aluminerie s’est engagée à créer 1000 emplois au Québec dans les secteurs secondaires et tertiaires, là où réside l’avenir des emplois dans l’aluminium.

La création d’emplois dans ces secteurs pourrait être facilitée par le gouvernement de façon complémentaire, en développant un projet amené par le SPQ Libre. En choisissant d’investir dans les transports en commun comme les trains inter et intra-villes, l’État se trouverait à soutenir une demande pour des produits intégrant beaucoup d’aluminium et constituerait par là même un incitatif à implanter des usines de seconde et troisième transformations au Québec.

Nous savons que Bombardier fabrique de tels wagons et que le Québec accuse un important retard pour ce type de transport en commun par rapport aux pays européens et asiatiques, mais aussi par rapport à plusieurs villes américaines.

Un tel projet diminuerait notre dépendance aux produits pétroliers tout en soutenant la cause environnementale en utilisant de l’énergie renouvelable et en favorisant l’émergence du transport collectif.

Combiner les faibles tarifs et la demande de transport en commun afin d’assurer le développement de notre économie, à commencer par celle de nos régions, est un projet ambitieux et difficile à mener à bien.

Ceci explique pourquoi plusieurs intervenants préfèrent exporter notre électricité et en même temps sacrifier le développement de notre économie. Mais comme nous, ils s’entendent pour dire que le gouvernement Charest a mal négocié avec Alcan, et dernièrement avec Alcoa.

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