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L'escouade des éditorialistes prend la relève
N° 199 - mai 2001

Mortes, les femmes sont plus crédibles
Élaine Audet

La violence conjugale



Les élections dans Mercier ont relancé le débat sur la violence conjugale et, comme toujours, aucun effort n'a été épargné pour balayer le problème sous le tapis. Afin de ne pas trahir la réalité, il serait plus juste de dire «violence maritale » plutôt que « violence conjugale » parce que ce sont les femmes qui en subissent majoritairement les formes les plus graves. Au Québec, en 1996, 8382 femmes contre 412 hommes1. Selon Statistique Canada, entre 1978 et 1998, un conjoint sur huit a violenté sa femme et 1468 femmes ont été tuées par leur partenaire2.

Les exemples d'Hélène Lizotte ou de Ginette Roger, assassinées par leur conjoint après de multiples appels au secours, montrent à quel point il est difficile pour une femme d'être prise au sérieux. Il arrive trop souvent qu'elle ne rencontre qu'indifférence et incrédulité de la part de son entourage et des institutions judiciaires jusqu'à ce que la mort vienne donner une preuve incontestable et finale de la véracité de ses dires.

Un crime social

Depuis 1986, au Québec, la violence conjugale ne bénéficie plus de l'immunité familiale et du silence qui lui permettait de se perpétuer, mais elle constitue un crime social sanctionné par le code criminel. D'autre part, il faut vraiment être de mauvaise foi pour prétendre qu'une femme téléphone au 9-1-1 par pur caprice. En rendre responsable un moment de panique inexplicable, et non une peur justifiée, c'est sous-entendre que les femmes sont toutes des hystériques indignes de crédibilité.

Un juge a, pour sa part, considéré les faits suffisamment graves pour émettre une ordonnance en vertu de l'article 810 du Code criminel selon laquelle l'accusé s'engage, sous peine d'infraction, à garder la paix pendant un an. Qui peut ignorer encore que, dans les cas de violence conjugale, beaucoup de femmes renoncent à porter plainte parce qu'elles hésitent à être responsables de l'attribution d'un casier judiciaire et d'une peine d'emprisonnement à un homme qu'elles ont aimé, le père de leurs enfants ?

Elles peuvent également craindre des représailles de ce dernier ou se voir conseiller par la Couronne de retirer leur plainte en faveur de la protection offerte par l'article 810, comme cela s'est produit dans le cas de l'ex-conjointe de M. Toussaint. À propos de cet article, les groupes de femmes regrettent qu'une telle mesure permette à un agresseur de conserver la présomption d'innocence malgré le fait qu'il ait pu commettre les gestes qui lui sont reprochés, et ne garantisse pas la sécurité à long terme de la victime. Beaucoup de femmes ont d'ailleurs perdu confiance dans le système judiciaire qui ne condamne qu'un infime pourcentage d'agresseurs et, quand il le fait, c'est la plupart du temps à des peines sans commune mesure avec la gravité du tort subi par les victimes.

Racisme contre sexisme

Pour renverser la balance en faveur de son candidat, le PQ n'a pas hésité à utiliser la colère d'une centaine de femmes haïtiennes venues défendre « leur compatriote» et « voter pour un Haïtien », quels que soient les faits qui lui étaient reprochés et leur propre allégeance politique (Sans Frontières, 95,1 FM, 2.04.01). L'ex-épouse de M. Toussaint n'est-elle pas haïtienne elle aussi ? De leur côté, les Foglia, Perreault et autres ont cherché à faire une victime du candidat péquiste, l'exemple même de l'humain plus qu'humain, comme si le fait qu'on soit menteur, violent et irresponsable sur le plan financier les confortait dans leur humaine condition. Comment peut-on croire les arguments de quelqu'un qui a commencé par mentir à ceux et celles qui lui ont accordé spontanément leur confiance ? Une fois de plus, les intérêts politiciens ont primé sur les principes et la vérité.

Enfin, celles et ceux qui dénonceront la banalisation de la violence conjugale et s'interrogeront sur la transparence du candidat seront accuséEs d'acharnement, de racisme voire de fascisme! Évoquer le racisme pour occulter la violence conjugale est d'ailleurs une tactique gagnante, comme l'a montré le procès de O.J. Simpson. On se rappellera aussi les audiences de la Commission d'enquête sur les accusations de harcèlement sexuel formulées par Anita Hill contre son ex-employeur Clarence Thomas, candidat à la Cour suprême des États-Unis. Deux causes célèbres médiatisées à l'échelle planétaire. Bien que Hill et Thomas soient tous deux afro-américains, Thomas a joué avec succès la carte du complot raciste dont le but aurait été d'empêcher un Noir d'accéder à la haute fonction de juge à la Cour suprême, occultant ainsi complètement les preuves de harcèlement sexuel apportées par Anita Hill.

L'électorat a tranché

Heureusement, les résultats du vote montrent que l'électorat de Mercier a signifié clairement son rejet de la violence conjugale et de toutes les magouilles partisanes pour en faire une banale dispute de couple. Quelle idée se fait-on de la justice quand on jette par-dessus bord le fait qu'un juge ait considéré les faits assez graves pour avoir recours à l'article 810 pour protéger la plaignante ?

Le PQ a montré clairement ses couleurs dans cette campagne. Plutôt le maintien d'une candidature douteuse et le risque de donner la victoire au parti libéral que de laisser la voie libre à Paul Cliche, candidat de l'Union des forces progressistes, dont les convictions indépendantistes ne font pourtant aucun doute. Pour le PQ, plutôt les fédéralistes que des souverainistes de gauche. Là se situe désormais la démarcation néolibérale du parti de Bernard Landry !

Mise au point de Françoise David

Que penser de la lettre d'excuse adressée à Claudel Toussaint par l'exécutif de la FFQ pendant l'absence de sa présidente ? En entrevue, le 12 avril, Françoise David me dit que l'exécutif de la FFQ a cru bon de préciser que la Fédération n'avait jamais contesté le fait que « M. Toussaint n'a pas été reconnu coupable au sens de la loi, puisque les charges déposées formellement contre lui ont été retirées par la Couronne ». Ce qui ne signifiait nullement cependant que la FFQ retirait sa critique de la banalisation de la violence conjugale et des propos de M. Toussaint, rapportés dans Le Devoir du 27 mars, lorsqu'il attribuait à un incompréhensible moment de panique de la part de son ex-épouse l'intervention de la police et des médias dans ce qui aurait dû, selon lui, rester une affaire privée.

Françoise David reconnaît que « certaines formulations contenues dans la lettre de l'exécutif sont malheureuses et prêtent à confusion ». Pour sa part, Louise Riendeau, porte-parole du Regroupement provincial des maisons d'hébergement et de transition pour femmes victimes de violence conjugale, qui avait également dénoncé les paroles de C. Toussaint, a maintenu sa position.

Deux poids deux mesures

Après « l'affaire Michaud », ce qu'on appelle désormais « l'affaire Toussaint » incite à de sérieuses questions. D'entrée de jeu, on peut constater la différence de traitement entre ces deux affaires de la part du gouvernement. D'une part, le premier ministre Bouchard interprète et décuple la portée des déclarations d'Yves Michaud, candidat indésirable parce qu'incontrôlable par le parti, et obtient sa condamnation unanime par l'Assemblée nationale.

Les accusations contre Claudel Toussaint pour voies de fait de la part de son ex-épouse lui valent, au contraire, des manifestations de soutien et de compassion de la part de Québécois d'origine haïtienne, de députés péquistes et de journalistes, des deux sexes, assorties d'attaques contre les représentantes des femmes qui s'acharneraient contre le candidat péquiste et violeraient ainsi sa vie privée en dépit du fait qu'il a été « acquitté ».

Inutile de dire qu'on assiste une fois de plus à la politique du «deux poids deux mesures », courante quand il s'agit des femmes. Personne, sans doute, n'aura oublié l'acquittement d'un autre personnage public, Gilbert Rozon, en dépit des témoignages l'incriminant. Vivant contraste avec l'acharnement manifesté envers Lorraine Pagé pour un délit mineur, la forçant à démissionner de son poste de présidente de la CEQ. Ainsi va la justice et la solidarité des hommes entre eux. Il est désolant de constater que certaines femmes font encore passer l'allégeance ethnique ou la ligne de parti avant la solidarité envers leurs semblables.

(1) Institut de la statistique du Québec, 7 octobre 1999.

(2) Statistique Canada, no 85-224 au catalogue. « L'expression " violence conjugale " dans l'enquête signifie toute voie de fait ou agression sexuelle qui concorde avec les définitions du Code criminel de ce type d'infraction et qui peut faire l'objet d'une intervention par un policier. […] Les taux de mauvais traitements psychologiques par les conjoints sont analysés séparément et ne sont pas inclus dans les totaux globaux de violence conjugale. »

Voir également 0 Madeleine Lacombe et le Regroupement provincial des maisons d'hébergement et de transition pour femmes victimes de violence conjugale, Au grand jour, Montréal, les Éditions du remue-ménage, 1990.

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