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Petit sarko, grand paul
N° 267 - mars 2008
Le portulan de la bohème
Un déjeuner sur l’herbe à l’italienne
Jean-Claude Germain
Dans l’imaginaire médiatique, la rencontre de l’Art se superpose généralement à celle de la Foi. Tout se passe en un instant ! C’est soudain ! Immédiat ! Instantané ! Le coup de foudre ! C’est un éblouissement ! Une révélation ! Une conversion ! Une rédemption ! Des milliers d’entrevues à la radio ou à la télé le confirment. Qui n’a pas été sauvé par la peinture ? guéri par la musique ? transporté par le théâtre ? transfiguré par la poésie ?

Dans les deux instances, le choc est violent. La foi veut le bien de l’élu et pour y parvenir l’aveugle, le renverse, le cogne et le frappe jusqu’à l’allonger les bras en croix face contre-terre. L’art qui veut également le salut de l’artiste l’enivre, le saoule, l’embrase et l’enflamme jusqu’à la révolte, la débauche, la schizophrénie et le suicide. Chemin de Damas ou gloire posthume ? Au Panthéon de la mythologie des médias, Van Gogh est la réponse à Saint-Paul.

La vie est moins mythique, elle se nourrit plus souvent de rendez-vous manqués que de coups de foudre. Le premier peintre que j’ai rencontré était le seul commis à ne pas être debout derrière son comptoir au Woolworth’s sur Mont-Royal. À quelques rangées du lunch-counter, il était assis devant un chevalet, au carrefour des rayons des jupons, des napperons et des patrons de robe. Pendant que ma mère agrandissait sa connaissance de la mode, je me plantais devant son comptoir et je l’observais. Il peignait des paysages par petites touches sur des toiles de petit format dans des tons de sépia. Des troncs solitaires, des forêts clairsemées et des lacs figés dans un éternel automne.

Il n’aimait pas le monde en général et les enfants en particulier. Surtout ceux qui le regardaient peindre. Go away ! Il était malpoli et bourru, ce qui ne détonnait pas outre mesure avec l’usage de l’anglais. Sauf pour le gros accent. Ma mère m’avait expliqué que c’était à cause de la guerre qu’il ne décolérait pas. On sait pas ! peut-être que dans son pays c’était un homme important. Mais là, c’est un peu comme si le parachute s’tait pas ouvert quand y a sauté de l’avion avec ses pinceaux ! Une chose est certaine ! Même au plus profond de ses rêves, il ne s’imaginait sûrement pas comme un nouveau Rembrandt en train de peindre son autoportrait dans des tons de brun. C’était un peintre de cadre, comme on disait à l’époque.

Pendant ma vie, je me suis retrouvé à l’occasion devant un rideau de scène et parfois sur un écran. Ma première mémoire d’avoir assisté à une projection de film est tout autre, je suis derrière l’écran. J’ai l’âge de raison et je ne suis pas seul sur la scène de l’auditorium du couvent de la Sainte-Enfance du Mile End où je suis pensionnaire. Les sœurs de la Providence ont cordé tous les garçons en rangs d’oignons sur les gradins qu’on utilise pour la chorale. Toutefois, il y a un autre public dans la salle.

Dans le fauteuil du centre, le ceinturon violet du curé de la paroisse tranche sur le noir des habits religieux et à l’arrière, les filles, qu’on croise uniquement lorsqu’on assiste à la messe tôt le matin dans la petite chapelle, forment une masse sombre derrière les corniches blanches des bonnes sœurs. Un immense drap blanc descend des cintres en se déroulant comme une toile.

Dans la salle, puis sur la scène, les lumières s’éteignent et la projection débute à l’endroit et à l’envers. Je n’ai gardé du film que le souvenir d’une nuit zébrée d’éclairs où une locomotive fonce à toute allure dans une terrible tempête. Elle déraille et entraîne tous les wagons derrière elle dans les flots phosphorescents d’une rivière en crue. La seconde d’avant, les gens festoyaient joyeusement dans un wagon-restaurant illuminé de tous ses feux.

Depuis, en pitonnant à la télé, j’ai revu le Pullman sauter dans l’eau deux ou trois fois. Sauf que j’attrape invariablement le segment où le phare de la locomotive n’arrive même plus à éclairer les rails. Difficile de deviner la provenance du train ou sa destination !

La saga hollywoodienne m’a moins marqué que la mise en scène de la projection. Pendant longtemps, je me suis amusé à croire que l’écran masquait un autre public. Je l’imaginais selon le genre du film. Je fermais les yeux et j’emplissais les gradins de l’arrière-scène d’indiens emplumés taciturnes, de vendeurs de journaux muets ou d’un orchestre qui interprétait la même musique que j’entendais lorsque j’ouvrais les yeux. Le coup de foudre avec ce qui se passait sur l’écran restait à venir.

Le propriétaire du Theatre Victoria de Saint-Lambert était assez bien accointé politiquement pour ne pas se souvenir du célèbre incendie du Théâtre Laurier. Pour les mêmes raisons, le chef de police oubliait de lui rappeler que 16 ans était l’âge légal pour fréquenter son lieu de divertissement. Les samedis après-midi, sa salle était bondée et les allées latérales grouillantes de rangées d’enfants assis par terre. Il a donc initié toute ma génération au plaisir d’aller aux vues au péril de nos âmes et de nos vies.

La marmaille menait un boucan d’enfer tout le long des bandes d’actualités Movietone qui nous rappelaient à satiété combien le monde était peuplé de vieillards. C’était une suite ininterrompue de généraux ou hommes d’État branlant la main à tout venant, précédée d’une visite d’écurie de la princesse Élizabeth en culotte de cheval, suivie d’une parade de nuit du Klux Klux Klan, calée entre un procès de criminels de guerre et un défilé de lunettes soleil pour chimpanzés, avec en prime un Français, son mégot, sa baguette et son béret, qui flânait sur les quais de la Seine. La vie trépidante de l’après-guerre !

Le silence gagnait instantanément la salle dès les premières images des serials, les céréales comme on disait. En sus des actualités et des bandes-annonces, un feuilleton hebdomadaire s’ajoutait au programme double. Le scénario des Bowery Boys était immuable. La tête de turc d’une bande d’adolescents attardés commettait un impair qui suscitait la colère de leur chef, Spit, une sorte de Fridolin, qui frappait l’andouille de service avec son chapeau ou ce qui lui tombait sous la main. Ensuite, toute la cohorte de pitres s’appliquait à réparer la bourde par une suite de balourdises de plus en plus ineptes. On riait de confiance en se rabattant sur le comique physique. La gouaille de Spit et le massacre désopilant que son accent de l’East Side newyorkais imposait à la langue de Shakespeare nous échappait totalement.

Pas besoin de parler anglais en revanche pour mesurer l’apport des Three Stooges à la vis comica. Les trois comparses, qui alternaient avec ceux de Spit, étaient les inventeurs du frapper-des-deux-crânes qui coupe court aux engueulades, de la darde aux yeux des cornes qui paralysent l’interlocuteur et de la gifle-circulaire-à-plusieurs-services qui fait taire plusieurs personnes en même temps. À côté d’eux, le comique d’Abott & Costello était subtil et intellectuel !

Tout pouvait s’arranger avec le gars des vues. Héros de guerre un jour, justicier de western le lendemain. C’était le cas d’Audie Murphy, le soldat le plus décoré de la Deuxième Guerre mondiale. Avoir éliminé tout un peloton allemand à la mitrailleuse lui donnait maintenant le droit de tirer des fausses balles à volonté. Du vrai au faux plus vrai que le vrai !

Même la nage olympique pouvait s’avérer le prélude à d’étranges métamorphoses cinématographiques et mener Johnny Weissmuller à se frapper la poitrine en poussant le cri de Tarzan ou Esther Williams à troquer le casse de bain pour la tiare d’une naïade chantante et les longueurs de piscine pour une sarabande aquatique de plongeons déments et de chorégraphies délirantes.

À Saint-Lambert, les jeunes pouvaient jouer à Tarzan dans les sous-bois environnants et pour les plus athlétiques, sauter de branche en branche. Même pousser l’audace jusqu’à tomber à l’eau pour prouver sa virilité ! Mais je n’ai jamais connu une fille qui soit montée dans un arbre pour faire une Esther Williams d’elle-même en plongeant dans l’étang du marais. Dans le temps, toutes les filles rêvaient d’être la compagne de Tarzan, Jane, la première banlieusarde de la jungle !

Aller aux vues donnait le pouvoir de se prendre pour un autre, le temps de quelques coins de rue. Ah ! la sensation de marcher à la largeur du trottoir au sortir d’un film de pirates d’Erroll Flynn, la nuque droite, le menton relevé, la tête dans le vent, un couteau entre les dents, un pistolet au poing et la lame d’une épée dégainée dans l’autre. Celle de tourner autour des lampadaires comme Gene Kelly ou de chanter les mains dans les poches comme Frank Sinatra ou de s’enrôler à répétition dans l’armée, dans l’aviation, dans la marine et de défiler au garde-à-vous en fredonnant Anchor’s away sur la ligne blanche de la rue principale comme si c’était la piste d’atterrissage d’un porte-avions.

En faisant ses choux gras des bouts de peau exposée qu’elle coupait, la Censure faisait oublier la drogue dure qu’elle injectait dans les films. Aux États-Unis, il y avait habituellement un kiosque d’enrôlement aux alentours des théâtres pour profiter du moment d’euphorie guerrière. Le militarisme claironnant et la chasse aux sorcières étaient les deux faces de la même médaille.

Chaque génération a eu à choisir une chevelure pour donner un corps à son fantasme de l’idéal féminin, des yeux, une poitrine et des jambes : Marlene Dietricht, Ginger Rogers, Betty Grable. J’aurais misé sur celles de Cyd Charisse. Mais le choc érotique est venu d’ailleurs : Silvana Mangano sortant d’une rizière avec sa chemise mouillée dans l’éclairage naturel de Bitter Rice (Riso Amaro) de Giuseppe de Santis. Ce n’était pas une femme qui se dénudait mais le cinéma qui se dévêtait de ses artifices : maquillages léchés, éclairages sophistiqués, chair lisse et lingerie affriolante.

Les cheveux de la femme des rizières étaient en broussaille, sa peau trempée, le tissu collé à ses seins qui pointaient et ses shorts de coutil étaient relevés sur ses cuisses. Elle était baisable. Comme la voisine dans sa robe de coton qui la moulait si joliment lorsqu’elle étendait ses draps sur la corde. Le désir abolit la distance. Le coup de foudre n’a pas besoin de périphrases.

L’objectif de la caméra avait retiré son bas de soie hollywoodien. Pour le jeune adolescent que j’étais devenu, assis dans la salle du Victoria, le choc a été aussi violent que l’avait été en son temps Le Déjeuner sur l’herbe de Manet. J’avais perdu mon pucelage de l’œil. N’en déplaise à Flaubert, le Septième Art se chargerait désormais de mon éducation sentimentale.

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