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Petit sarko, grand paul
N° 267 - mars 2008
Le journal de bord de Guy Delisle en Birmanie
La BD nous révèle le pays de la marche arrière
Benoit Rose
À partir de 2005, le dessinateur québécois Guy Delisle a passé plus d’un an en Birmanie, pays dirigé par une junte militaire toute-puissante, et théâtre l’automne dernier des célèbres manifestations menées par les moines bouddhistes. Le réputé bédéiste habitait l’ancienne capitale Rangoon, à seulement deux pas de la maison de Aung San Suu Kyi, dissidente assignée à résidence surveillée par le régime pendant la majeure partie des dix-huit dernières années.

Après avoir écrit et dessiné Shenzhen en 2000 et le charmant Pyongyang en 2003, relatant ses précédentes aventures en Chine et en Corée du Nord en tant que professionnel du dessin d’animation, ce séjour en Birmanie avec sa compagne de Médecins sans frontières et son petit garçon offrait à Delisle l’occasion d’ajouter un chapitre à sa série autobiographique. Avec ses Chroniques birmanes, le dessinateur pose à nouveau son regard unique, de l’intérieur, sur un régime autoritaire d’Asie.

Sans faire dans le reportage, Delisle tient un journal de bord personnel, dans lequel il témoigne et explique à sa façon la réalité du pays qui l’accueille. Il nous emmène dans le quotidien de la Birmanie, à travers les escapades ici et là, les habitudes culturelles des locaux, la propagande du régime et les discussions de toutes sortes, notamment avec les Médecins sans frontières de France, de Hollande et de Suisse. Ces derniers nous aideront à mieux comprendre la situation dans l’ensemble du pays.

C’est avant tout à l’aide de quelques capsules explicatives que Delisle traite du cadre politique du pays. Dans sa chronique Golden Valley, il explique que la population est sous la botte de généraux qui se livrent des guerres intestines depuis déjà plusieurs décennies. Quelques mois avant son arrivée, le régime a effectué une purge en jetant le premier ministre Khin Nyut, considéré comme un réformateur modéré, et une partie de son ministère, en prison. Depuis, le gouvernement du vieux général Than Shwe, que Delisle se plaît à dessiner pour symboliser le régime, « a radicalisé sa position et le pays fait marche arrière », écrit-il.

En quelque sorte chanceux, le sympathique bédéiste assiste pendant son séjour birman à l’une des actions les plus spectaculaires du régime, soit le déménagement de la capitale, qui était toujours Rangoon à son arrivée. « On apprend de source pas du tout officielle, note Delisle, que la nouvelle capitale se situera au centre du pays, au milieu de nulle part, dans une ville construite à cette fin ». Il apprendra plus tard que la nouvelle ville s’appellera Pyinmana, puis Nay Pyi Daw. « Pas facile à suivre, tout ça », écrit le bédéiste.

En effet, le gouvernement s’explique peu et mal, notamment par le biais du formidable New Light of Myanmar, le journal officiel de la nation, qui selon Delisle « véhicule une propagande tellement grossière qu’on se demande si une seule personne dans tout le pays y croit réellement ». Mais les Birmans ne sont pas dupes, ayant aussi accès aux stations de radio diffusées via la Thaïlande en langue birmane.

Comparativement à ce qui ressortait de Pyongyang, où la population nord-coréenne vit littéralement écrasée sous le joug de l’omnipotent Kim Jong-Il, ici bon nombre de Birmans semblent mener une vie sociale relativement saine, comprenant certes de nombreuses restrictions typiques aux régimes totalitaires, mais qui n’empêchent pas la vie de grouiller et les habitants de respirer. En témoignent ainsi le milieu vivant des dessinateurs de Rangoon, que Delisle rencontre et dont certains recevront ses enseignements de base en matière de dessin d’animation, ou encore les discussions assez ouvertes que les gens sont prêts à tenir à propos du régime. À Pyongyang, on percevait plutôt un lourd mélange d’autocensure et d’aliénation, et ce dans la mesure où Delisle pouvait réellement se rapprocher des gens, ce qui ne paraissait pas du tout évident.

L’auteur confiait récemment au journal La Presse de Paul Desmarais que, selon lui, ce sont les tout petits détails qui font voyager le lecteur. Ses charmantes chroniques sont ainsi truffées de petites observations, tantôt intrigantes, souvent humoristiques, que ce soit sur le bétel, cette substance que chique et crache une bonne partie de la population, les particularités des chemises des généraux, les lunettes des moines ou les frustrations causées par les coupures d’électricité. Les titres des chroniques à eux seuls font souvent sourire : Censure à gogo, Home presque sweet home, Pop tart et Cheez whiz…

Puisqu’on parle de Paul Desmarais, la bande dessinée traite également de la multinationale française Total, dont la famille Desmarais est un important actionnaire : « Total extrait du gaz naturel sous-marin situé dans la région de Yadana, qu’il vend principalement à la Thaïlande via un gazoduc. Lors de sa construction, il y a fort à parier qu’il y a eu des déplacements de villages et du travail forcé, écrit Delisle. […] Pour faire oublier cet épisode, Total a investi dans un programme social d’envergure, mais uniquement dans la région où passe le gazoduc. » S’ensuit un questionnement de l’auteur, qui tente de peser le pour et le contre de la présence de l’entreprise française en Birmanie.

Certaines aventures touristiques à l’intérieur du pays (et à Bangkok en Thaïlande) sont laissées muettes. Ces escapades silencieuses laissent respirer le décor, et les commentaires viennent plutôt de la plume et de la mise en scène de l’auteur.

Le coup de crayon de Delisle pourra d’ailleurs être apprécié en mars à la Cinémathèque québécoise, où sera dévoilée l’exposition Intervalles Shenzhen-Pyongyang, composée d’une soixantaine de planches originales crées par le bédéiste. Vous pourrez également y voir son court métrage Trois petits chats.

Des récits de Guy Delisle, on retient à la fois l’heureux choc culturel et le divertissement intelligent, qui se laisse dévorer avec un plaisir gamin. Si vous avez aimé le récent film d’animation Persepolis, écrit et dessiné par Marjane Satrapi, vous aimerez probablement l’œuvre de Delisle. Ces deux auteurs parviennent à marier, sans bouder leur plaisir, le contexte politique et social, l’aventure individuelle et le charme visuel.

Chroniques birmanes, Guy Delisle, Shampooing, 2007

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