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Petit sarko, grand paul
N° 267 - mars 2008
Conférence animée sur l’influence du lobby pro-israélien
Un État palestinien est la solution la plus probable
André Le Corre
Le 23 février dernier une importante conférence était prononcée à l’Université de Montréal devant un auditoire nombreux. Le professeur John J. Mearsheimer de l’Université de Chicago venait, à la faveur d’une tournée canadienne, présenter un livre écrit en collaboration avec le professeur Stephen M. Walt de Harvard s’intitulant (dans la traduction française maintenant disponible) Le lobby pro-israélien et la politique étrangère américaine.

L’auteur a d’abord résumé son ouvrage qui démontre que l’appui permanent et exceptionnel que les États-Unis accordent à Israël, tant sur le plan financier (4,3 milliards de dollars par an) que militaire et diplomatique (42 veto à des résolutions du Conseil de sécurité de l’ONU qui condamnaient les actions d’Israël en Palestine) ne pouvait se justifier par des raisons stratégiques ou des impératifs moraux.

L’explication se trouve dans l’existence d’un lobby pro-israélien redoutablement efficace. Ce lobby n’est pas une organisation centralisée, mais comprend différentes composantes : les quelques 80 organisations juives dont l’AIPAC (American Israel Public Affairs Committee), les sionistes chrétiens reliés aux sectes évangéliques et les néo-conservateurs sionistes.

C’est dans cette dernière catégorie qu’on trouve le gratin du lobby qui occupe les postes d’influence au sein d’institutions du plus haut niveau. Ont été cités Paul Wolfowitz , numéro deux du Pentagone, Douglas Feith, numéro trois du Pentagone, Richard Perle, chef du Conseil de la défense et bien d’autres.

La puissance de ce lobby lui permet de peser sur le choix des candidats tant à la présidence des États-Unis qu’au niveau de l’élection des membres du Congrès et par là s’assurer qu’ils seront fidèles à la ligne du soutien inconditionnel à Israël.

De plus, tous les politiciens en vue doivent obligatoirement se présenter devant l’Assemblée annuelle de l’AIPAC. L’ex-président Jimmy Carter a admis lui-même que, pour quiconque voulant se présenter au Congrès, la moindre critique sur les décisions du gouvernement israélien « équivalait à un suicide politique ».

L’exemple le plus célèbre est celui du président Harry Truman, qui était opposé au partage de la Palestine, mais dont la réélection en 1947 paraissait incertaine. Une aide financière importante lui fut proposée par le lobby pro-israélien et il finit par soutenir le plan de partage à l’ONU.

Au plan intérieur, ce lobby s’efforce de contrôler le discours public en surveillant les universités et les différents moyens de communication. La moindre déviation d’une ligne résolument « pro-Israël » provoque une réponse immédiate suivie de l’accusation classique d’anti-sémitisme. Jimmy Carter, pour le citer de nouveau, en a fait l’expérience après la publication de son livre Palestine: Peace not Apartheid.

En ce qui concerne la politique extérieure des États-Unis, le conférencier estime que ces pressions ont amené le gouvernement américain à prendre des décisions contraires à ses intérêts stratégiques et même aux intérêts d’Israël à long terme, pour tout ce qui concerne le Moyen Orient, c’est-à-dire la Palestine, l’Irak, la Syrie, l’Iran et plus récemment le Liban.

En définitive, selon l’auteur, Israël devrait être traité par l’Amérique comme tous les pays normaux et cesser de jouir d’un régime de faveur.

La soirée s’est poursuivie par une période de questions qui s’est révélée, particulièrement pour celles et ceux qui avaient déjà lu ce livre, plus intéressante que la conférence elle-même qui n’en était qu’un résumé. On a pu ainsi s’apercevoir rapidement que de nombreux participants avaient des réserves sérieuses sur certaines affirmations et certains termes utilisés par les auteurs.

Leur démarche a cependant été jugée courageuse compte tenu de cet espèce de néo-maccarthysme sioniste les entourant. Plusieurs avaient à l’esprit, et la question a été posée, le sort réservé à Normand Finkelstein qui, après la publication de son livre L’industrie de l’Holocauste, a vu son contrat non renouvelé à l’Université catholique De Paul à Chicago.

Le professeur Mearsheimer a répondu que Le lobby pro-israélien était la résultante d’un travail de recherche financé par l’Université de Chicago et que, durant cette période, les auteurs avaient acquis un « statut permanent ». Malgré cela les critiques ont été nombreuses et virulentes et certaines portes se sont fermées… mais d’autres se sont ouvertes !

L’utilisation de l’expression « pays normal » pour qualifier Israël a suscité le plus de réactions dans l’assistance. Pour beaucoup, un pays occupant militairement depuis 40 ans un territoire et s’y livrant aux pires exactions, malgré de nombreuse résolutions de l’ONU lui enjoignant de quitter la Cisjordanie et Gaza, ne pouvait être qualifié de « pays normal ».

Pour Gaza particulièrement, le terme « génocide larvé » a été utilisé et une intervenante a comparé la situation avec la conduite de l’Allemagne durant la guerre 1939-45. Ce à quoi le conférencier a répliqué qu’il ne pouvait y avoir de comparaisons avec les atrocités nazies et la mort de millions de civils qui en ont été la conséquence. Pour lui, il n’y avait pas à Gaza de meurtres massifs ni de population affamée à mort. Cette réponse provoqua un tollé dans la salle (Peut-on parler d’échelle de grandeur quand il s’agit d’atrocités ?).

Bien entendu, la question du retour des réfugiés palestiniens a été posée et la même réponse toujours faite : le retour de plus de cinq millions de réfugiés équivaudrait à la fin de Israël « État Juif » puisqu’il y a actuellement dans la Palestine historique à peu près autant de Juifs que d’Arabes. La solution ne peut-être qu’un compromis. Mais pour M. Mearsheimer, il ne fait pas de doute que, compte tenu que la fertilité beaucoup plus élevée des femmes palestiniennes, cet équilibre sera nécessairement rompu dans le futur.

Cette question de l’équilibre démographique amène forcément la discussion sur le terrain de la résolution finale du conflit israélo-palestinien. Le conférencier voit quatre possibilités théoriques :

. Un État fédéral binational qui serait la fin du sionisme.

. L’expulsion des Palestiniens qui sont 5,2 millions dans le « Grand Israël », ce que la Communauté internationale ne permettra jamais.

. Une situation d’apartheid, après annexion de tout le territoire par Israël, c’est-à dire une lutte sans fin.

. Plus probablement, un État palestinien en suivant la ligne verte de l’armistice de 1967 avec des modifications modestes.

La soirée s’est terminée sur une évocation de ce que pourrait faire le prochain président américain alors qu’Obama s’est prononcé pour la continuation du blocus de Gaza et l’élimination du Hamas… mais pourrait bien changer d’idée une fois en poste !

Avec les réserves qui viennent d’être évoquées, on peut certainement conseiller la lecture de ce livre de 500 pages (dont 100 pages de références) en se rappelant que sa publication n’aurait pas été possible il y a dix ans, et qu’il y a donc certainement aux États-Unis l’éveil d’une prise de conscience collective du désastre que constituerait pour l’Amérique la continuation de sa politique actuelle envers Israël et plus globalement au Moyen Orient.

Mais il est bien clair qu’il s’agit d’un ouvrage académique et que les auteurs ne sont jamais allés sur le terrain, en Cisjordanie et à Gaza. Cela leur aurait permis d’apporter à ce livre le côté humain qui en est absent, et d’exprimer une véritable compassion pour le sort de la population palestinienne.

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