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À quand la 100e victime ?
N° 266 - février 2008
Derrière Borderline le film, il y a une œuvre littéraire
Le monde heavy métal de Marie-Sissi Labrèche
Ginette Leroux
Produit par Roger Frappier et Luc Vandal et coscénarisé par l’auteure Marie-Sissi Labrèche et la réalisatrice Lyne Charlebois, Borderline sortira en salle le 8 février 2008. Un prétexte incontournable à la découverte ou à la relecture des romans de la jeune auteure dont l’univers, débordant et déstabilisant, regorge d’une sensibilité romanesque à fleur de peau qui ne laisse personne indifférent.

« D’aussi longtemps que je me rappelle, ma grand-mère m’a toujours raconté des niaiseries. Toutes sortes de niaiseries. (…) qui m’ont fucké l’esprit et qui ont fait en sorte que je me sente nulle à chier. (…) Mais par-dessus tout, ce dont j’ai le plus peur, c’est de ne pas être aimée. (…) Je m’aime si peu, alors que m’importe d’ouvrir les jambes pour tous ceux qui semblent m’aimer un peu. »

Le prologue de Borderline donne le ton. Chez Marie-Sissi Labrèche, on nage en eau trouble. D’un couvert à l’autre. Les chapitres tanguent entre l’enfant qu’elle a été et l’adulte qu’elle aurait pu être... si neuf années de psychanalyse n’en avaient pas corrigé le parcours.

Sous des dehors fébriles qui laissent poindre le brouhaha d’une vie tumultueuse, Marie-Sissi Labrèche transpire la détermination de la battante engagée sur la voie de la réussite. La belle Sissi de Borderline et l’étonnante Émilie-Kiki de La Brèche, l’auteure et son double m’ont séduite instantanément.

« Quand j’écris, j’ai besoin de me mettre à risque. Doublement à risque, car je m’utilise comme personnage », commence-t-elle, sans préambule. Un jeu comme lorsqu’elle était petite avec sa Barbie. « C’était moi la Barbie fiction ; je me projetais dans mon personnage avec mes forces, mes faiblesses et cela me permettait d’exorciser plein de bouts de ma vie d’enfant », poursuit-elle. A alors pris forme l’architecture autofictive de Borderline, un procédé littéraire qu’elle a appliqué dès ses premiers écrits. Rappelons que la nouvelle Dessine-moi un mouton, qui a remporté le Premier prix de la Société Radio-Canada, est au cœur même du roman.

À ceux qui sont incapables de séparer la réalité de la fiction, elle confie que l’enfance tortueuse présentée dans Borderline est la sienne. « Pour la partie adulte, j’ai joué », admet-elle, un petit brin de malice dans les yeux.

D’un même souffle, elle relate l’anecdote qui a servi de toile de fond au troisième chapitre. « On est en plein party d’anniversaire organisé par les amis de Sissi et elle se branle devant tout le monde. C’est vrai qu’à 24 ans, mes amis avaient loué un loft pour ma fête, mais la vérité s’arrête là, précise-t-elle. Au moment de la parution du livre, un de mes amis me demandait si j’avais vraiment fait ça. Mais non, que je lui dis. Ah, fiou ! me lance-t-il soulagé, j’étais saoul et j’avais peur d’avoir manqué quelque chose », dit-elle en éclatant de rire.

Émilie-Kiki succède à Sissi, La Brèche à Borderline. Cette fois, une structure en forme de gouffre plonge le lecteur dans une attente étouffante. Qui, qui suis-je ? semble demander la jeune Émilie en quête de son identité qu’elle croit retrouver auprès de Tchéky K., son professeur de littérature, marié et macho, son aîné de trente ans. Si le premier roman s’attache à la mère folle, inapte et inachevée de Sissi, le second part à la recherche d’un père de remplacement, objet ultime manquant au bonheur d’Émilie-Kiki. Une deuxième fin de non-recevoir. Alors pourquoi avoir élargi la brèche familiale à ce point ?

À cela, à l’instar de Marguerite Duras qui disait qu’il faut creuser autour du trou pour approfondir les émotions, elle rétorque : « Mon enfance m’est restée dans la gorge comme un chip avalé de travers. Moi, dit-elle, c’est autour de la brèche que je creuse ». Sa psy est formelle, chaque livre devient alors une réparation.

« L’imaginaire a toujours été mon refuge », poursuit la jeune auteure. C’est comme ça qu’elle a pu résister sans se perdre. Marie-Sissi Labrèche a une capacité de résilience étonnante. « Je me suis toujours dit que ça ne pouvait pas être juste ça, quitte à adapter ma réalité à mon imaginaire. Toujours trouver un sens au malheur. Faire du beau avec du pas beau. L’huître ne fabrique-t-elle pas l’encre qui la protégera du grain de sable envahisseur, ce qui lui permettra de se transformer en perle ? »

Marie-Sissi Labrèche est une fille du Centre-Sud, un des quartiers les plus défavorisés de Montréal. Elle y est née et a fréquenté la polyvalente Pierre-Dupuy. Élève chouchou de ses professeurs qui lui donnaient toute la reconnaissance qu’elle ne pouvait trouver à la maison, l’écrivaine a adoré l’école.

Une surdouée qui n’a commencé à lire qu’à 17 ans, selon son propre aveu. Comme quoi il y a de l’espoir pour nos jeunes ! À Michel Tremblay ont succédé Dostoïevski – je me suis reconnue dans la misère des Russes, la Sibérie, le froid, les familles asservies –, les grands classiques français et, surtout, son préféré Réjean Ducharme, une influence littéraire certaine. La musique industrielle et le « heavy métal » jouent aussi ce rôle. « Le heavy métal permet le retour du refoulé. Lorsqu’on ne sait plus comment évacuer ses émotions “ rough ” ni comment les exorciser, le heavy métal permet d’exorciser toute l’énergie négative coincée. Le rock heavy me fait du bien », affirme-t-elle.

Attention ! ne vous laissez pas déstabiliser au premier chapitre. Marie-Sissi l’admet elle-même. « Au départ, je ne laisse aucune chance au lecteur. Un vrai coup de poing. Je ne l’ai pas voulu ainsi, il s’est imposé à moi. Sinon, le deuxième chapitre permet de comprendre le premier et ainsi de suite. »

Si l’univers de Marie-Sissi Labrèche est sombre, souvent à la limite du supportable, il a l’avantage d’être vrai. La richesse de sa combativité fait le contrepoids à l’enfer de sa vie d’enfant. Force est de constater que la réussite est possible, malgré un départ difficile.

Cette entrevue de l’auteure de Borderline (2000) et La Brèche (2002) parus chez Boréal, a été réalisée en 2004.

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