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À quand la 100e victime ?
N° 266 - février 2008
Parlez de nos études en bien ou en mal, mais parlez-en !
L’Institut Économique est un polluant délétère
Pierre Dubuc
Léo-Paul Lauzon, le titulaire de la Chaire d’études socio-économiques de l’UQAM, fulminait au bout du fil. La série d’articles du Journal de Montréal sur les « 11 idées pour créer de la richesse au Québec » de l’Institut économique de Montréal (IEDM) l’avait littéralement fait sortir de ses gonds.

Des propositions comme celles d’augmenter l’âge de la retraite à 67 ans, de hausser les tarifs d’électricité et celle qui concerne plus spécifiquement les enseignants : créer 25 « écoles de performance » pour lutter contre le décrochage scolaire avec 1000 super-enseignants payés 20 000 $ de plus par année et un corps d’élite de 1000 employés de soutien, mais qui ne seraient pas syndiqués pour permettre, comme l’écrit Marcel Boyer le vice-président de l’IEDM, « la flexibilité à l’embauche et leur remplacement rapide s’ils n’arrivaient pas à atteindre leurs objectifs ».

Pendant une semaine, à tous les jours, le Journal de Montréal a « alimenté le débat » autour de ces propositions. La cerise a été déposée sur le sundæ, le samedi 19 janvier, avec un sondage Léger Marketing qui nous apprenait que 60 % des Québécois étaient favorables à la proposition des 25 « écoles de performance ».

« C’est toujours les mêmes idées de droite qu’on met au jeu, de me dire Lauzon. On a beau nous inviter à les commenter, on joue toujours sur la patinoire de l’adversaire. »

« J’aimerais bien que le Journal de Montréal consacre une semaine à des propositions comme le rapatriement des 100 milliards placés dans les paradis fiscaux, la gratuité scolaire, la hausse du salaire minimum à 10 $ pour combattre la pauvreté qui fait en sorte que la moitié des écoles du Grand Montréal sont considérées comme défavorisées, la baisse des ratios dans l’enseignement, la fin des subventions publiques aux écoles privées, pour ne donner que quelques exemples dans le monde de l’enseignement », de lancer le professeur de Sciences comptables.

Bien entendu, la suggestion du prof Lauzon ne risque pas d’être reprise. Il ne faut pas être naïf. Le jeu de la triade IEDM/grands médias/maisons de sondage commence à être connu.

À chaque semaine, l’IEDM y va d’une proposition – par exemple, la privatisation de la santé – la plupart du temps sous forme de prétendues « études ». Les grands médias la reprennent immédiatement, la commentent et l’approuvent.

Puis, Léger Marketing ou d’autres firmes semblables y vont d’un sondage aux questions aussi tendancieuses que les études de l’IEDM. La semaine suivante, on recommence avec un autre thème, par exemple le retour au travail forcé des assistés sociaux. On a beau être fait fort, la cuirasse finit par en prendre un coup devant un tel barrage d’artillerie. Et, à la longue, ces idées de droite font leur chemin au sein de la population.

Le plus bel exemple de ce matraquage idéologique est sans aucun doute la publication du Palmarès des écoles, concocté par l’IEDM et publié dans L’Actualité. On a beau dire que le palmarès est biaisé, qu’il n’est pas scientifique, il n’en représente pas moins une extraordinaire campagne publicitaire pour les écoles privées.

Tout cela n’est pas le fruit du hasard. L’IEDM est financé par les grandes corporations et la présidente de son conseil d’administration est nulle autre que Hélène Desmarais, de la famille Desmarais, propriétaire de Power Corporation et, par l’intermédiaire de Gesca, de la très grande majorité des quotidiens au Québec, dont évidemment La Presse.

Ce qui est encore plus vicieux, c’est lorsque des gens comme Jean-François Lisée, qui se présente comme porte-parole de la « gauche efficace », cautionnent une telle mise en scène.

Appelé à débattre des « 11 idées » de l’IEDM avec Marcel Boyer à l’émission Christiane Charrette en direct de Radio-Canada – l’IEDM a décidément accès à toutes les tribunes – Jean-François Lisée déclare d’entrée de jeu qu’il juge « très positive » la contribution de l’IEDM.

Il trouve même que ces propositions constituent « une base de discussion commune valable pour les gens d’affaires et la gauche efficace ». Pas besoin de vous dire que Marcel Boyer était aux anges ! Il n’a évidemment eu aucun mal par la suite à faire cautionner par Lisée son idée de « projets pilotes » pour le retour au travail des assistés sociaux, permettre aux médecins de travailler aussi dans le privé et hausser de 40 % les frais de scolarité. Lisée, c’est connu, ne dira jamais non à un « projet pilote » !

Dans ses idées pour « un Québec généreux… et riche ! » publié dans L’Actualité, Lisée proposait déjà de déléguer la gestion des cafétérias dans les écoles aux employés de soutien et aux cadres, éliminant du même coup le syndicat, et de privatiser à hauteur de 25 % Hydro-Québec. Des mesures qui, une fois en vigueur, mènent inexorablement à la privatisation complète comme plusieurs expériences l’ont démontré.

Depuis le coup d’État au Chili jusqu’au désastre de Katrina à la Nouvelle-Orléans, en passant par l’Europe de l’Est et l’Irak, le scénario est le même. Pour faire avaler aux populations ciblées les politiques de privatisation, de déréglementation et de retrait du rôle de l’État, il faut un « choc » , nous dit la journaliste Naomi Klein dans The Shock Doctrine, un coup d’État, une guerre ou une catastrophe naturelle.

À la Nouvelle-Orléans, nous apprend Mme Klein, on a profité du choc de Katrina pour remplacer toutes les écoles publiques par des écoles à charte, présentées évidemment comme des « écoles de performance ».

Milton Friedman résumait ainsi en 1982 cette « doctrine du choc » : « Seule une crise – réelle ou présumée – peut produire des changements réels. Quand cette crise survient, les gestes qui sont posés dépendent des idées qui circulent à ce moment-là dans la société. C’est pourquoi je crois que notre rôle fondamental est de développer des alternatives aux politiques existantes, de faire en sorte qu’elles soient toujours d’actualité et disponibles jusqu’à ce que ce qui est impossible politiquement devienne politiquement inévitable ».

Les idées de droite circulent allègrement dans notre société; il ne manque que le « choc ». Ce que pourrait fournir une récession.

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