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À quand la 100e victime ?
N° 266 - février 2008

L’indépendance devra une fière chandelle à Robert Lemieux
Pierre Dubuc
Que Robert Lemieux soit décédé le jour de la célébration de Martin Luther King aux États-Unis et de celle du fleur-de-lysée au Québec est chargé de signification pour son grand ami Paul Rose.

Ça représentait pour moi les deux grands phares de sa vie militante : la défense des droits civils et l’indépendance du Québec ». C’est également, à une journée près, la date du décès de Rose Rose, une femme engagée et la mère de Paul – « que Robert a bien connue et qui nous a quitté au même âge, 66 ans ».

« C’était un homme de convictions, un véritable défenseur des droits civiques », se souvient Paul Rose dont la première rencontre avec Robert Lemieux remonte aux événements de la Maison du Pêcheur à Percé en 1969.

À la tête d’un groupe de jeunes, Paul avait mis toutes ses énergies et ses économies à l’implantation à Percé de ce qui allait devenir la première auberge de jeunesse populaire du Québec. Une initiative qui n’avait pas plus aux riches commerçants la plupart non résidants de la place .

« Le chef de police – qui avait engagé des fiers à bras de Montréal – nous avait délogé avec des boyaux d’arrosage et j’avais été incarcéré. J’ai téléphoné à Montréal à Robert Lemieux, que je connaissais de réputation, et il est immédiatement descendu à Percé pour nous faire libérer. »

Diplômé de la Faculté de droit de l’Université McGill, parfait bilingue de par sa mère irlandaise, Robert Lemieux avait décroché un emploi au sein cabinet d’avocats O’Brien, Home, Hall, Nolan, Saunders, O’Brien et Smythe où il aurait pu faire une riche et prestigieuse carrière. Mais il s’est retrouvé à défendre des felquistes, dont le célèbre duo de Pierre Vallières et Charles Gagnon, ce qui lui a valu un congédiement en bonne et due forme.

Lors des événements d’Octobre 1970, quand le FLQ a besoin d’un intermédiaire pour négocier avec le gouvernement la libération des otages, le choix est facile. « Dans le communiqué que nous avons émis à ce moment-là, nous disions à propos de Robert : “ Lui, c’est nous. Nous, c’est lui ” », raconte Paul Rose.

« Nous connaissions la profondeur de ses convictions. À McGill, il avait connu le Quebec-bashing. Il avait été dans leur bastion, il avait été de l’autre côté. Il les connaissait. C’était un atout. »

À cette époque, Robert Lemieux et quelques autres avocats avaient formé la Commune juridique pour défendre les militantes et militants aux prises avec la justice. « C’était avant l’aide juridique, rappelle Paul Rose. Les avocats mettaient leurs maigres ressources en commun, qu’ils partageaient avec les secrétaires. Robert arrivait souvent à la Cour avec sa boîte à lunch. La Commune était régie par une assemblée générale des avocats et du personnel où toutes les décisions se prenaient. »

Lors des ses procès, Paul Rose aurait aimé avoir Robert Lemieux pour avocat. « Il respectait les convictions des gens qu’il défendait. Contrairement à d’autres avocats qui demandent à leurs clients de renier leur cause – en plaidant, par exemple, l’erreur de jeunesse pour s’attirer les faveurs du juge – Robert Lemieux respectait les accusés, les aidait à contourner les pièges de la couronne, trouvait des procédures qui leur permettraient d’expliquer les motifs de leur gestes malgré l’opposition du juge et du procureur. »

Mais Robert Lemieux avait été lui-même emprisonné lors des Événements d’Octobre. « Il était au 12e étage de Parthenais, alors que j’étais au 4e étage », relate Paul Rose.

Lors du procès qui s’est tenu au 6e étage de l’édifice de la Sûreté du Québec sur la rue Parthenais, transformé en caserne militaire, dans un quartier quadrillé par l’armée, Paul avait demandé la présence de Robert Lemieux comme avocat.

« Le juge m’a répondu qu’il avait juridiction uniquement sur le 6e étage. J’ai assigné Robert comme témoin et lorsqu’il a été amené, j’ai dit au juge : Vous l’avez maintenant sur votre territoire, vous avez juridiction, vous pouvez me l’assigner comme avocat. Le juge était désemparé. Il a pris la cause en délibéré. Question d’aller consulter plus haut. Bien entendu, ma requête a été refusée », raconte Paul dans un grand éclat de rire.

Lors du deuxième procès de Paul Rose, la Couronne s’était arrangée pour faire démarrer quelques semaines auparavant un procès où Robert Lemieux représentait d’autres felquistes, si bien qu’il ne pouvait être l’avocat de Paul.

Cependant, Robert Lemieux a régulièrement rendu visite à Paul pour l’aider à préparer son procès. Mais Lemieux a surtout été très actif pour faire cesser les conditions de détention exceptionnelles de Paul Rose, placé dans le « trou », flambant nu, 23 heures et demi par jour, avec interdiction d’employer tout papier, crayon, document juridique, code pénal.

Robert Lemieux a alors présenté une requête à la Cour supérieure dont le libellé demandait de « faire cesser ce régime punitif, répressif et discriminatoire envers le requérant confiné sans aucune raison dans un cachot de 8 pieds par 5 pieds, démuni de toute fenêtre où une lumière allumée 24 heures sur 24 l’aveugle continuellement l’empêchant de dormir, traitement spécial qui vise à empêcher la préparation du prochain procès et d’importantes procédures judiciaires alors que Paul Rose doit assumer sa propre défense. »

Il n’est pas inutile de rappeler que la requête a été rejetée parce que, selon le tribunal, « même si les faits allégués étaient vrais, lorsque les autorités agissent dans une matière purement administrative, les tribunaux ne peuvent intervenir ».

Sur ses 12 ans d’incarcération, Paul Rose a passé un total deux ans dans le « trou », entre autres pour avoir organisé en 1977 une grève des détenus ! « On refusait de sortir de nos cellules, d’aller travailler. Ça s’était jamais vu. Les gars se sont tenus. On a gagné les visites-contact et le droit à la scolarisation, de l’alphabétisation jusqu’à certains cours universitaires. »

Dans ces luttes, Lemieux était toujours aux côtés des détenus. « Robert était contre toute discrimination dans les conditions de détention. Pour lui, le droit devait être égal pour tous. On avait des droits ou on en avait pas. Si on en avait, c’étaient les mêmes pour tous. Il avait été formé dans cette vieille tradition britannique qui se réclamait de la Magna Carta de 1215. »

Robert Lemieux était un plaideur extraordinaire. Il l’a démontré lors des procès de Jacques Rose. Le premier procès s’est terminé par un désaccord du jury et le deuxième par un acquittement.

Le lendemain de l’acquittement, La Presse publiait en première page une extraordinaire photo où on voyait Robert Lemieux, Jacques Rose et des jurés trinquant sur la terrasse de l’hôtel Nelson dans le Vieux-Montréal.

Il faut dire que les procès de Jacques Rose s’étaient déroulés au Palais de Justice et non dans un poste de police transformé en caserne militaire et que la loi sur les jurés avait été modifiée suite aux requêtes déposées au tribunal par les felquistes et à l’intervention directe de militantes féministes lors du procès de Paul Rose. Les femmes avaient obtenu le droit d’être juré. Et l’obligation d’avoir une propriété de valeur élevée avait été abolie pour tous les membres du jury.

« Robert était authentique. C’était sa force. Il était proche du peuple. Ça se sentait. Pour lui, l’institution fondamentale de la justice, c’était le jury, le jugement par le peuple. Et, malgré des allures brouillonnes aux yeux de certains, il était très minutieux, très méticuleux et lorsqu’il utilisait une procédure par erreur, c’était intentionnel », de préciser Paul Rose.

Le dernier procès de Jacques Rose lui a cependant coûté cher. La magistrature n’a jamais accepté cette magistrale rebuffade. Robert Lemieux a été condamné à 2 ans et demi de prison pour outrage au tribunal, peine qui sera réduite à 6 mois en appel.

Cela lui a valu, par le fait même, une suspension du Barreau. Il quitte alors Montréal pour Sept-Iles. « C’est parce qu’il ne pouvait pas pratiquer le droit, à cause de cette suspension, qu’il a été pompiste, mais pour lui c’était un honneur », précise Paul. Par la suite, il a plaidé pour les syndicats de la base, mais a surtout été actif dans le droit matrimonial. « Il cherchait à réconcilier les couples, plutôt que de les amener à divorcer. C’était pas très bon pour son fond de commerce, mais ça traduit bien l’humaniste et l’être socialement engagé qu’il était. »

À quelques reprises, des militants du Parti Québécois lui ont demandé d’être candidat, mais, à chaque occasion, la direction du Parti avait toujours une candidature à lui opposer. « Pour ne pas créer de conflit, il se retirait », nous dit avec regret Paul. « Avec une couple de candidats comme lui, le PQ ne se serait pas détaché autant de ses racines populaires du début. »

Le 28 janvier, les frères Paul et Jacques Rose seront aux funérailles de leur ami. En se recueillant sur sa dépouille, ils entendront, comme nous tous, la voix de ce Robert Lemieux qui, un soir d’Octobre 1970, lançait, devant cette foule rassemblée au Centre Paul-Sauvé scandant « FLQ », son retentissant « Nous vaincrons ! ».

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