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À quand la 100e victime ?
N° 266 - février 2008
L’anglais, meilleur gage d’un emploi et d’un bon salaire
Les réseaux anglophones sont plus performants
Charles Castonguay
Au forum sur l’intégration tenu par la commission Bouchard-Taylor, le sociologue Jean Renaud a soutenu que la maîtrise de la langue n’est pas un « facteur magique » qui garantit l’accès à l’emploi.

Il a donné l’exemple des Maghrébins qui maîtrisent bien le français mais se trouvent défavorisés sur le marché de l’emploi par rapport à d’autres immigrants. Selon lui, le facteur principal d’intégration n’est pas la langue mais l’insertion dans les réseaux sociaux.

Peut-être. Il n’en demeure pas moins que sans langue, pas de réseau ! Et pour dénicher un emploi, et un emploi bien rémunéré, les réseaux de langue anglaise semblent plus performants que ceux qui fonctionnent en français.

C’est ce qui ressort de l’étude de l’Institut C.D. Howe que nous avons examiné dans notre article précédent . Une autre étude, cette fois de Statistique Canada, conduit à la même conclusion.

Publiée le 30 avril 2007, l’étude de Statistique Canada est issue de son Enquête longitudinale auprès des immigrants au Canada (ELIC). Dans le cadre de cette enquête, 12 000 immigrants venus au Canada entre octobre 2000 et septembre 2001 et âgés de 15 ans ou plus ont d’abord été interviewés six mois après leur arrivée; 9 300 des mêmes ont été interviewés deux ans après leur arrivée, et 7 700 l’ont été quatre ans après, soit en 2005, année de rédaction de l’étude qui nous intéresse.

L’ELIC a mesuré la connaissance des langues de manière plus précise qu’aux recensements, selon que l’interviewé déclarait parler pas du tout, mal, assez bien, bien ou très bien l’anglais ou le français.

Les enquêteurs ont considéré qu’on « parle » une langue quand on déclare la parler bien ou très bien.

Ils ont aussi déterminé si un emploi était « approprié » en fonction de cinq critères, selon que l’emploi était à haut niveau de compétence, dans le domaine envisagé par l’immigrant, similaire à celui qu’il occupait avant d’immigrer, lié à sa formation ou à ses études, ou qu’il rapportait un salaire horaire élevé.

Les médias ont uniquement souligné qu’au Québec, le pourcentage des sujets de l’enquête qui se déclaraient capables de parler (bien ou très bien) le français était passé de 55 % six mois après leur arrivée, à 73 % quatre ans après leur arrivée.

Sans relever que cela signifie en même temps que, parmi les sujets qui ne parlaient pas le français six mois après leur arrivée au Québec, plus de la moitié ne le parlaient toujours pas bien quatre ans après leur arrivée.

De plus, environ le quart des sujets qui déclaraient parler français étaient des francophones selon leur langue maternelle aussi bien que leur langue parlée à la maison.

En les écartant, on peut estimer que seulement environ 40 % des sujets non francophones parlaient le français en arrivant au Québec et qu’environ 60 % le parlaient quatre ans plus tard.

Cela revient à dire que parmi les immigrants non francophones qui sont récemment arrivés au Québec à l’âge de 15 ans ou plus, les deux tiers de ceux qui ne parlaient pas le français en arrivant ne le parlent toujours pas après quatre ans.

Si, donc, la loi 101 assure un bon apprentissage du français parmi les non-francophones qui arrivent au Québec à l’âge scolaire ou préscolaire, elle n’a rien réussi d’équivalent parmi ceux qui arrivent à l’âge des études postsecondaires ou à l’âge de travailler.

Or, pas moins de trois immigrants sur quatre sont âgés de 15 ans ou plus à leur arrivée. On a beau invoquer le « contrat moral » selon lequel les nouveaux immigrants adultes s’engagent à intégrer une société dont le français est la langue commune, il faut reconnaître que la société québécoise n’a pas su jusqu’à maintenant se structurer de manière à ce que leur intégration se réalise de façon satisfaisante.

L’ELIC permet d’estimer de façon semblable la progression de la connaissance de l’anglais. On constate alors que le taux de croissance de la maîtrise de l’anglais parmi les sujets non anglophones est identique à celui du français parmi les non-francophones.

En outre, le pourcentage des sujets qui estiment important d’apprendre l’anglais ou d’en améliorer la maîtrise est légèrement supérieur au pourcentage de ceux qui jugent important d’apprendre le français ou d’en améliorer la connaissance.

Ajoutons qu’une partie du progrès de la connaissance du français parmi les sujets non francophones qui l’ignoraient à leur arrivée se réalise par défaut.

Le départ d’un certain nombre d’entre eux à destination des autres provinces a pour effet de hausser le degré de connaissance du français (et d’effacer une partie de l’apprentissage de l’anglais) observé parmi ceux qui restent encore au Québec quatre ans après leur arrivée.

Il ne faut jamais perdre de vue ce tamisage migratoire qui, par un flot continu d’anglophones et d’allophones anglicisés au Québec – et même de francophones anglicisés – au profit des autres provinces, confère au français une force supplémentaire apparente parmi la population restante, qu’elle soit immigrée ou non.

En somme, le prestige et l’apprentissage de l’anglais parmi les immigrants adultes récemment arrivés au Québec sont au moins légèrement plus importants que pour le français. Et les mêmes indicateurs seraient encore plus favorables à l’anglais si l’on limitait le champ d’observation à la région métropolitaine de Montréal.

L’ELIC met aussi le doigt sur la cause première de ces taux d’apprentissage et attitudes linguistiques. C’est là où les médias nous ont fait le plus gravement défaut.

L’étude de Statistique Canada révèle en fait que le taux d’emploi des nouveaux immigrants adultes au Québec augmente avec le niveau d’anglais parlé mais que, en revanche, les résultats pour le français en cette matière sont « moins réguliers ».

Un niveau de compétence plus élevé en anglais aurait donc un effet d’entraînement positif sur les chances de dénicher un emploi alors qu’une compétence plus élevée en français n’exercerait pas d’effet semblable.

Le pourcentage de sujets qui ont réussi à dénicher un emploi est également plus élevé parmi ceux qui parlent un peu, assez bien, bien ou très bien l’anglais que parmi ceux qui détiennent une compétence d’un niveau correspondant en français.

Par surcroît, parmi les sujets de l’ELIC qui occupent un emploi, la relation entre chacun des cinq critères d’un emploi « approprié » et le niveau d’anglais parlé est « assez positive ».

Par contre, la relation entre le niveau de français parlé et chacun des cinq critères évolue parfois en dents de scie, et les proportions d’occupation d’un emploi approprié parmi les sujets parlant très bien le français sont rarement plus élevées que celles des immigrants ne le parlant pas du tout.

Les enquêteurs ont ensuite effectué des analyses de régression pour vérifier si la compétence en anglais ou en français a vraiment l’effet d’entraînement – ou l’absence d’effet – observé sur les chances d’occuper un emploi approprié, en éliminant l’incidence des variables sexe, âge, minorité visible, catégorie d’immigration, etc.

Ils ont ainsi confirmé que, effectivement, plus son niveau d’anglais parlé est élevé, plus le sujet est susceptible d’occuper, notamment, un emploi à salaire horaire élevé.

Au contraire, le niveau de français parlé n’a pas d’effet significatif sur les chances d’occuper un emploi approprié, quel que soit le critère examiné.

Il semble plus payant, même, de parler mal ou pas du tout le français que de le parler bien ou très bien.

Enfin, comme pour le taux d’emploi tout court, le fait de parler assez bien, bien ou très bien l’anglais commande un salaire plus élevé qu’un niveau de compétence correspondant en français. Ces résultats prolongent en droite ligne ceux de l’Institut C.D. Howe.

Ça nous change pas mal des études de boutique réalisées pour le ministère de l’Immigration du Québec, entre autres par le professeur Renaud ! Le portrait devient assez clair. Le recensement de 2001 a montré que l’anglais occupe une place démesurée comme langue de travail parmi les immigrants.

L’étude C.D. Howe a ajouté que l’unilinguisme anglais est plus payant pour un allophone que l’unilinguisme français. L’étude de Statistique Canada confirme la première place de l’anglais comme gage d’une intégration économique réussie.

Venant de sources sûres, tout cela se tient. Cela explique pourquoi la francisation des allophones demeure insuffisante. Et cela met en évidence un profond problème d’intégration.

La majorité francophone veut que les nouveaux arrivants s’intègrent à la société d’accueil de langue française. Par contre, le monde du travail récompense mieux ceux qui s’intègrent à celle de langue anglaise.

Compléter la francisation de la langue de travail paraît le meilleur moyen d’éliminer cette incohérence. Il reste à voir si MM. Bouchard et Taylor le reconnaîtront.

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