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À quand la 100e victime ?
N° 266 - février 2008

Gratuité scolaire et pouvoir bourgeois
Victor-Lévy Beaulieu
Ce qu’il y a eu de plus révolutionnaire dans l’histoire de l’humanité, c’est lorsque l’instruction est devenue obligatoire et gratuite. Malgré l’échec de la Révolution française, une grande bataille fut remportée, puisque le petit peuple obtint enfin le droit d’être enseigné.

Ce droit-là, Simon Bolivar en fit le premier article de son programme de libération de l’Amérique du Sud : l’égalité, la liberté et la fraternité ne peuvent être possibles sans qu’on sache vraiment lire et écrire : c’est par ces deux actes qu’il devient possible de penser, donc de choisir.

Quand, au début des années 1960, je faisais mon cours dit secondaire, nous attendions fébrilement la publication du Rapport Parent qui devait changer de fond en comble la façon qu’on avait eu jusqu’alors de pratiquer l’éducation : les collèges classiques, chasse gardée de la bourgeoisie, car on devait payer pour s’y faire instruire, ce n’était pas pour la classe ouvrière ni pour les plus démunis de la société. Pour eux, l’école primaire, secondaire, publique et gratuite, voilà ce qui convenait.

Une fois le cours secondaire terminé, les élèves devenaient les pieds et les bras du pouvoir bourgeois. En fait, il n’y avait qu’une exception à la règle, et qui dit bien ce que représentait l’éducation pour l’État : après une onzième année, l’élève pauvre qui voulait poursuivre ses études n’avait que la possibilité de devenir maîtresse ou maître d’école, car seule l’École normale lui était accessible gratuitement.

On sait que le Rapport Parent amena la création du ministère de l’Éducation, l’abolition des collèges classiques, l’invention du cégep et la fondation de l’Université du Québec. Une véritable révolution, croyait-on alors, parce que ces nouvelles institutions permettraient à qui voudrait s’instruire de le faire.

Une quarantaine d’années plus tard, est-ce vraiment le cas ? L’éducation est-elle devenue aussi égalitaire qu’on le prétend ?

Au début des années 1960, je voulais devenir biologiste et me spécialiser dans l’étude du cerveau. En attendant les recommandations du Rapport Parent, un élève dit brillant pouvait passer de l’école publique au cours classique grâce à un programme spécial qui lui permettait ensuite d’entrer à l’université.

Mais ce programme-là n’était pas gratuit et les fils d’ouvriers venant de familles nombreuses durent déchanter rapidement. Ce fut mon cas : ne trouvant même pas à obtenir le Prêt d’honneur, je dus abandonner mes études et me mettre à travailler comme commis dans une banque. Le soir, je suivais des cours en histoire et en littérature, mais comme auditeur libre, ce qui ne donnait droit à aucun diplôme.

Quand je lis ce qu’on écrit sur la situation des étudiants d’aujourd’hui, ça ne me paraît pas évident que les choses aient véritablement changé. Il me semble plutôt qu’après les quelques années qui ont suivi la réforme de l’éducation alors que les frais de scolarité étaient minimalistes, on ait graduellement bouclé la boucle pour revenir aux conditions qui existaient avant le Rapport Parent : l’endettement de l’étudiant ne cesse d’augmenter, tandis que le taux de décrochage atteint des sommets : plus de 50 % des étudiants abandonnent l’université avant d’obtenir leur doctorat ou leur maîtrise et, parmi ceux qui persistent, la majorité d’entre eux doit travailler pour y arriver.

Tout se passe comme si, après la Révolution tranquille, l’État bourgeois ne s’est montré laxiste par-devers les étudiants que parce qu’il avait besoin rapidement de monde qualifié pour encadrer ses réformes ; une fois la chose faite, sa bienveillance paternaliste s’est escamotée, les coûts pour s’instruire n’ont pas cessé de grimper, interdisant aux moins nantis de notre société de profiter de ce qu’on décrit pourtant comme un droit accordé à tous.

Comment voulez-vous qu’une mère monoparentale qui a deux enfants à sa charge, qu’un couple recevant la sécurité sociale, qu’un père n’ayant qu’un emploi non spécialisé, qu’une famille de la classe dite moyenne puissent faire instruire leurs enfants quand tous les jours ils doivent se battre pour leur simple survie ?

Je ne suis pas celui qui a découvert que l’État bourgeois fait d’abord les lois en fonction de sa propre classe sociale, car ainsi il assure sa pérennité et sa domination sur le reste de la collectivité.

Pendant ce temps, des économistes comme Pierre Fortin proposent, pour augmenter la productivité (qui n’est jamais assez compétitive pour le pouvoir bourgeois), de faire venir de l’étranger de hauts diplômés, certes, mais de hauts diplômés qui ont surtout le mérite d’être déjà riches.

Et ces hauts diplômés riches, dans quels pays irait-on les chercher ? Dans les pays dit en voie de développement, en Asie, en Afrique et en Amérique du Sud. On écumerait ainsi la bourgeoisie montante internationale à notre profit, c’est-à-dire au profit de la classe sociale québécoise dirigeante.

Partout dans le monde, le pouvoir bourgeois considère qu’il est moins coûteux pour lui, et moins dangereux, de payer à une importante partie de la population (plus de 450 000 bénéficiaires au Québec) une assistance sociale (qu’il donne d’une main tout en la reprenant de l’autre), plutôt que de changer quoi que ce soit au système qu’il a établi jadis pour acheter la paix sociale.

Les étudiants me paraissent donc en droit d’exiger non seulement le gel de leurs frais de scolarité, mais la gratuité de l’enseignement qu’on leur offre.

L’éducation est l’affaire de toute la collectivité et doit donc répondre à une première exigence : permettre à tous d’avoir accès au savoir, et non pas seulement à cette minorité qu’on forme pour que se perpétue le pouvoir bourgeois, ce système inéquitable qui surveille et punit de plus en plus le citoyen ordinaire parce que, sous le prétexte de vouloir notre bien, c’est sa domination bourgeoise que l’État entend préserver et faire fructifier.

Le cas de Brian Mulroney en est l’illustration parfaite : pour devenir un membre véritable du pouvoir bourgeois, il a dû s’enrichir et, pour s’enrichir, il lui a fallu passer au-dessus des lois, lesquelles lois pourraient peut-être encore le protéger parce que le pouvoir bourgeois les a ainsi faites qu’elles sont d’abord au service de ses intérêts, dans le sens large et étroit du mot. Un simple citoyen aurait agi comme l’a fait Mulroney qu’il serait déjà derrière les barreaux, et sans doute pour plusieurs années.

Nier aux étudiants le droit à la gratuité de l’enseignement, c’est contribuer à faire perdurer un pouvoir bourgeois qui n’a que lui-même comme finalité.

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