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Un sauveur nous est né
N° 265 - décembre 2007

Les femmes ont collaboré activement à l’insurrection
Ginette Leroux
Je suis tombée par hasard sur la publication Les Québécoises de 1837-1838 parue une première fois en 1951 dans la Revue d’histoire de l’Amérique française et reprise en 1975 aux Éditions Albert St-Martin. Ces notes colligées par Marcelle Reeves-Morache font écho à l’exposition Rébellions 1837-1838, Patriotes vs Loyaux qui se tient en ce moment, et ce jusqu’au 27 avril 2008, au musée Pointe-à-Callière, car elles constituent un témoignage éloquent du rôle, essentiel mais surtout efficace, qu’ont joué les femmes durant ces événements mouvementés. « Les femmes ont collaboré activement à l’insurrection, elles ont souffert, elles ont consolé », résume l’historienne féministe.

Alors que les livres d’histoire les présentent comme des épouses, des mères de famille, des saintes, les femmes ont brillé par leur ingéniosité au cours de cette « douloureuse époque » de notre histoire. Décidées, prêtes à tout, elles ne reculent devant rien. Patriotes, elles sont sur tous les fronts, là où leurs maris, leurs frères, leurs fils ne peuvent être.

Fières, elles s’imposent comme défenseurs de l’économie nationale en faisant échec à l’oppresseur. Le beau sexe, rapporte madame Reeves-Morache, ne repoussa pas les hommes qui portaient les vêtements d’étoffes canadiennes en grosse toile grise. « Au contraire, confirme-t-elle, à St-Antoine, St-Denis, St-Charles, les Québécoises patriotes eurent des assemblées dans lesquelles elles promirent de donner la préférence et une place dans leur cœur à ceux qui n’auraient pas honte de porter les tissus qu’elles fileraient de leurs propres mains. » Mesdames Lafontaine et Peltier de Montréal donnèrent l’exemple en devenant les premières à porter publiquement ces étoffes de chez nous. « Cette mesure, ajoute l’historienne, doubla, tripla la valeur des produits domestiques, et par conséquent, enrichit le cultivateur et fit du bien au pays, en même temps qu’elle faisait du mal à ses oppresseurs. »

Les dames Masson et Dumouchel, épouses des plus ardents patriotes, peuvent s’enorgueillir d’avoir dessiné et tissé le premier drapeau canadien-français arboré par les combattants de Saint-Eustache en décembre 1837. Blanc, traversé d’une branche d’érable portant une couronne de cônes et feuilles de pin de couleur bleue, entourant un poisson brun avec les lettres C pour Canada et J=Bte pour Jean-Baptiste, le patron des Canadiens français, ce drapeau se trouve aujourd’hui au Château Ramezay, note Marcelle Reeves-Morache. Une photographie du drapeau est présente dans l’exposition de Pointe-à-Callière.

Cette exposition souligne l’esprit vif et très à propos de la femme du marchand Louis Pagé de Saint-Denis qui couvre la poitrine de son mari de feuilles de papier au matin du 23 novembre 1837. La balle frappa la cuirasse de papier, mais s’arrêta à la quatorzième feuille. Par contre, il faut noter que la hardiesse et l’imagination des femmes patriotes comptent pour peu dans les quelque 200 documents, livres, lettres et tableaux rassemblés aux fins de l’exposition.

Déterminées, elles font preuve de sang-froid. On raconte que l’épouse du docteur Timothée Kimber, née Émilie Boileau et établie à Chambly, maîtresse de la maison en l’absence de son mari, réserve un accueil plutôt brutal à l’endroit d’un certain monsieur Bouchette en route vers les États-Unis. Jamais il ne put l’oublier. « À peine y étions-nous entrés, raconte-t-il dans ses mémoires recueillies par son fils Errol, que nous vîmes les personnes qui occupaient le fond de la salle se diviser respectueusement pour laisser passer une dame qui s’avançait vers nous avec calme et dignité. Elle tenait dans sa main droite un pistolet dont le canon reposait sur son bras gauche ».

Courageuses, telle Émilie Berthelot de Rivière-du-Chêne qui sauva son père fait prisonnier au moment où il tentait d’arrêter des hommes de piller une maison. À la demande de sa mère, elle rejoint les malfaiteurs. « Si vous aviez votre père pris par les soldats et emmené par eux, ne seriez-vous pas émus ? » dit-elle en larmes, les suppliant de laisser partir son père. Sa bravoure les confond. Ils relâchent leur prisonnier.

Ces femmes ont beaucoup souffert. Des scènes déchirantes sont monnaie courante. On dit que « les loyalistes poussent la cruauté jusqu’à arracher brutalement à madame Benjamin Maynard le lit où elle repose avec un enfant de deux jours dans les bras. » L’infortunée subit un choc nerveux si fort qu’elle décède le lendemain. Pourtant, certaines réussissent à résister aux agresseurs. Par exemple, cette dame Merizzi de Napierville refuse de sortir de sa maison bien qu’on la menace d’y mettre le feu. Mieux vaut brûler que d’abandonner ses biens, s’obstine-t-elle. Étonnés par sa détermination, les incendiaires éteignent le feu. La maison est sauvée.

Des familles entières sont jetées sur les routes après que leurs maisons soient saccagées et brûlées. « Le samedi 1er juin 1838, six familles canadiennes arrivent vers trois heures à Plattsburgh, parties de Saint-Hyacinthe et de Sainte-Marie. Parmi eux, une veuve avec ses quatre enfants, dont l’aînée a neuf ans. Le père Théophile Barbeau était tombé sous le plomb meurtrier des tyrans à la bataille de Saint-Charles. La pauvre femme était nu-pieds », relate Amédée Papineau dans son Journal d’un Fils de la Liberté. Plusieurs femmes seules seront victimes de la même fatalité.

Madame Julien Gagnon de Pointe-à-la-Mule qui, un soir, seule à la maison, se voit intimer l’ordre de quitter sa demeure sans ne rien pouvoir apporter et contrainte de prendre la route avec ses sept enfants et sa vieille mère de 75 ans, tous apeurés et grelottants. Ils doivent parcourir une demi-lieue avant de trouver un refuge car, intimidé par les soldats, le voisinage refusait de les accueillir. Quelques jours, la malheureuse et ses proches reprenaient la route, cette fois vers les États-Unis, pour y rejoindre monsieur Gagnon. Mais elle n’était pas au bout de ses peines. Sans ressources, elle retraverse la frontière. Son mari qui vient la voir est dénoncé par un traître. Croyant le trouver chez lui, les soldats envahissent la maison et, frustrés de ne pas y trouver Gagnon, maltraitent ses deux fils et assènent un coup de crosse de fusil à l’épaule de la grand-mère. Cela sous les yeux de madame Gagnon, impuissante. Sa vie et celle de ses enfants sont en danger, surtout après que les soldats britanniques aient évacué la maison, brisé les meubles. C’en est trop. Elle reprend le chemin de l’immigration. Souvent, le sort s’acharne.

Pourtant, ces mêmes femmes ne font aucune distinction de race ou de religion quand il s’agit de porter secours à un blessé. Les Anglais comme les Français sont traités sur un pied d’égalité, avec délicatesse et dévouement. Les demoiselles Danicourt de Saint-Denis obtiennent même la reconnaissance du colonel Gore, profondément touché par tant de compassion, qui épargne du feu leur maison, celle de leur voisine mademoiselle Chalifou ainsi qu’une grange appartenant à madame St-Germain.

Plusieurs femmes, on le sait, sont allées porter secours et réconfort aux prisonniers. Mère Émilie Gamelin, fondatrice de la Congrégation des sœurs de la Providence est la plus connue de ces femmes. L’ange des prisonniers soigne et réconforte les détenus politiques du Pied-du-Courant, la prison de Montréal, « ses enfants » comme elle se plaît à les appeler. Non seulement, elle leur apporte des provisions de bouche, mais elle transporte les messages de leur famille. Marcelle Reeves-Morache souligne l’héritage transmis par cette femme hors du commun. « Vers 1900, rapporte-t-elle, la visite des prisonniers se fait encore par les filles de madame Gamelin. Les sœurs accompagnent même les condamnés au pied de l’échafaud. En 1925, les sœurs de la Providence accompagnent toujours les femmes condamnées à mourir sur l’échafaud. »

Plusieurs autres femmes ont suivi sa trace. Notons au passage madame Papin de Lachine et sa fille qui, de leurs mains charitables, apportent nourriture et provisions aux condamnés de la prison à la Pointe-à-Callière.

Terminons par la vibrante lettre de madame Joseph-Narcisse Cardinal, chef de l’insurrection de Châteauguay, suppliant Lady Colborne d’intercéder auprès de son époux afin que son mari soit gracié. « Vous êtes femme et vous êtes mère ! Une femme, une mère poussée par le désespoir, oubliant les règles de l’étiquette, qui la séparent de vous tombe à vos pieds, tremblante d’effroi et le cœur brisé, pour vous demander la vie de son époux bien-aimé et du père de ses cinq enfants. L’arrêt de mort est déjà signé ! L’heure fatale approche! » Lady Colborne reste de glace devant les prières de l’éplorée.

Sans se décourager, celle qui attend son cinquième enfant se rend à Québec pour implorer en personne une dernière fois la femme du Vieux Brûlot en faveur de son mari. Peine perdue! Lady Colborne lui tend « huit piastres ». La réponse de madame Cardinal se fait cinglante devant autant d’indifférence. « C’est la vie de mon mari que je demande, lance-t-elle, indignée, ce n’est point votre argent. »

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