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Un sauveur nous est né
N° 265 - décembre 2007
Les géants de l’auto se libèrent du boulet de l’assurance-maladie
Des milliards de GM, Ford et Chrysler dans un fonds santé
Paul Martineau
L’entente qui vient d’être conclue entre le syndicat américain de l’automobile (United Auto Workers, UAW) et les « trois grands » constructeurs que sont General Motors, Chrysler et Ford, ne pourrait avoir d’équivalent dans aucun autre pays du monde.

« Only in America », disent-ils. Car plutôt que les salaires, les heures de travail, le plancher d’emplois ou les retraites, la question devant être tranchée dans l’industrie automobile américaine était plutôt : comment assurer aux travailleurs, aux retraités et à leur famille des soins de santé. Un objectif qui, dans tous les autres pays industrialisés du monde, est atteint d’une façon ou d’une autre par l’État.

« L’exception américaine », soit l’absence d’un système public d’assurance-santé pour l’écrasante majorité de la population, n’est d’ailleurs pas étrangère aux déboires des constructeurs automobiles américains. Si l’État ne prend pas en charge les coûts de l’assurance maladie pour un travailleur, quelqu’un d’autre doit s’en charger, à moins que l’employé ne soit abandonné à lui-même.

Plus souvent qu’autrement, dans les milieux syndiqués, l’employeur doit donc assumer le poids financier d’un régime d’assurance-santé privé pour ses travailleurs. Un poids financier avec lequel les compagnies asiatiques ou européennes n’ont pas à composer. Dans une industrie aussi compétitive et mondialisée que l’automobile, le handicap concurrentiel est de taille pour les Américains.

Les coûts de l’assurance-maladie que doivent payer les constructeurs américains ajoutent en moyenne près de 1200 $ au prix de chaque voiture. Une compagnie comme GM ne doit pas seulement défrayer la couverture médicale de 73 000 salariés. Elle doit aussi continuer à payer pour la couverture de plus de 340 000 retraités, un nombre qui donne le vertige lorsqu’on se penche sur le coût des soins médicaux chez notre voisin du Sud.

Même si des compagnies asiatiques comme Toyota ont installé des usines aux États-Unis récemment et doivent payer l’assurance-maladie de leurs ouvriers, elles n’ont pas encore de retraités à prendre en charge comme les géants états-uniens, ce qui garantit le maintien de leur position concurrentielle.

La fibre patriotique des Américains en a pris pour son rhume récemment lorsque les ventes de Toyota aux États-Unis ont surpassé celles de Chrysler, chose qui aurait été inimaginable il y a 20 ans.

La situation était visiblement intenable pour l’industrie automobile américaine, qui n’arrive même plus à tenir le décompte de ses reculs depuis les deux dernières décennies. Alors que les membres de l’UAW dépassaient à l’époque les 1,5 million, ils ne sont plus que 557 000 répartis sur le territoire américain, depuis la suite ininterrompue de mises à pied et délocalisations d’usines.

Deux solutions s’offraient aux parties syndicales et patronales pour permettre aux GM, Ford et Chrysler de « respirer » un peu à l’issue du renouvellement des ententes de travail cet automne. Ou bien elles se lançaient dans une campagne nationale pour l’instauration d’un régime public d’assurance-maladie, ou bien elles permettaient tout bonnement aux compagnies de se délester d’une partie du fardeau de l’assurance-santé. La seconde option, beaucoup plus facile, a évidemment été retenue.

L’entente négociée par l’UAW est sensiblement la même chez les trois grands constructeurs, comme c’est généralement le cas. Seuls les montants et certains détails diffèrent. Les trois employeurs acceptent de verser un immense magot dans un « fonds santé » géré par le syndicat, et qui devrait garantir la couverture médicale des retraités de l’automobile.

Chez GM, l’entente a donné lieu au plus gros transfert d’argent de l’histoire des négociations syndicales. L’entreprise a accepté de payer 35 milliards $ au nouveau fonds de santé de ses retraités géré par l’UAW. Le syndicat s’engage à ne pas demander d’argent supplémentaire si la chose tourne mal. Même scénario chez Ford, qui versera 16 milliards $ au fonds de ses employés. Le montant est similaire pour Chrysler.

Le principe est simple : les constructeurs payent un gros montant d’un coup, mais se libèrent de la responsabilité de centaines de milliers de retraités et de leurs familles.

Le syndicat défend l’idée du fonds pour la santé des retraités en soulignant que si GM ou Ford fait faillite d’ici 2010, l’argent sera toujours là pour les anciens employés. Les détracteurs ont toutefois fait remarquer qu’une partie du fonds sera financée par des actions de l’entreprise concernée. Ainsi, en cas de faillite, le fonds de santé sera tout de même affecté.

L’utilisation d’actions du constructeur pour financer le fonds de santé des retraités inquiète aussi certains travailleurs. Chez GM, ils ont été à peine plus de 60 % à approuver l’entente. Certains craignent que le syndicat, en tant que gestionnaire du fonds, n’en vienne à accorder trop d’importance à la valeur de l’action du constructeur. « Le syndicat pourrait être confronté à une décision où il défendrait la valeur de l’action plutôt que les travailleurs », a déclaré un salarié de GM au Detroit Free Press.

D’autres ont été encore plus virulents dans leur critique de l’entente. Trois syndicalistes et ex-membres du conseil exécutif de l’UAW ont publié une lettre ouverte lapidaire sur le sujet. « Nous croyons qu’il est irresponsable de transférer tout le risque aux retraités et à leurs familles et de libérer General Motors de son engagement à offrir une couverture santé complète et perpétuelle aux travailleurs qui ont bâti la richesse de cette corporation », écrivent-ils.

L’ex-président des UAW, Douglas Fraser, y est aussi allé de sombres prédictions. « Que Dieu nous vienne en aide si nous entrons dans une récession et que la valeur du fonds plonge, alors que le syndicat se retrouverait face à ces immenses engagements », a-t-il déclaré.

Conscients que cette entente controversée est la conséquence de l’absence d’un système public d’assurance-santé, employeurs et syndicats de l’automobile ont convenu de mettre sur pied un institut qui travaillera à imaginer une solution au problème de la santé aux États-Unis. Les employeurs y verseront quelques contributions, à commencer par General Motors qui s’est engagé pour 15 millions $. Les plus optimistes croient que cet institut, financé par de tels piliers de l’économie américaine, pourrait avoir une influence sur des politiciens qui, autrement, ne sont pas sensibles à la cause d’un régime public d’assurance-santé.

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