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Un sauveur nous est né
N° 265 - décembre 2007
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Les tétons de la démocratie
Victor-Lévy Beaulieu
Depuis que la Russie est devenue une démocratie, que la Chine, paraît-il, est en voie d’en devenir une, et qu’on voudrait en faire autant de l’Afghanistan, de l’Irak, d’Haïti et de tant d’autres nations, jamais n’a été aussi grande la corruption de nos gouvernements à travers le monde. Pas un jour ne s’écoule sans qu’un nouveau scandale ne vienne ébranler notre confort et notre indifférence, à croire que le mot même de démocratie est mangé de l’intérieur par la vermine qui le dénature.

Le Canada, le plusse meilleur pays au monde, n’échappe pas à ce qui est devenu la règle d’or de nos gouvernements et de cette prétendue élite qui la constitue. La Commission d’enquête sur Brian Mulroney, qui verra le jour dans les mois prochains, en sera une autre illustration, n’en doutons pas. Depuis ses origines, le Parti conservateur du Canada a été le royaume du magouillage, du trafic d’influences et de la prévarication. La Confédération canadienne n’existerait pas si John A. McDonald et ses amis véreux n’avaient pas vu l’occasion rêvée de s’y enrichir, car c’est cette fameuse voie ferrée de l’Atlantique au Pacifique qui les a tous rendu riches. Imaginez! John A. McDonald et ses amis véreux étaient en même temps membres du Parlement et actionnaires du chemin de fer !

Le Parti conservateur du Canada s’étant établi grâce à la corruption, il était normal que, plus de cent ans plus tard, il implose à cause de la corruption aussi. Dès que Brian Mulroney a pris le pouvoir en 1984, ça a été pour plusieurs membres de son cabinet une véritable course à l’enrichissement. Atteints par les scandales, plusieurs ministres furent forcés de démissionner. Qu’on se souvienne pour le Québec de Roch Lasalle, le ministre du Patronage dont l’honnêteté fut maintes fois mise en cause : il s’en serait mis plein les poches et ses amis itou!

Qui donc était Brian Mulroney quand il est devenu premier ministre du Canada ? Un simple petit dirigeant d’une entreprise minière de l’arrière-pays, un simple petit avocat de province qui émergea de l’anonymat quand on lui demanda de présider une commission d’enquête… sur la viande avariée que la pègre faisait manger aux Québécois ! C’est en se faisant passer pour le grand défenseur de l’intégrité et de la transparence que Mulroney, tel Eliot Ness, se fit ce capital politique qui devait le propulser premier ministre du Canada. Jusqu’alors, ce n’était pas la richesse qui caractérisait sa vie et son œuvre. Si « le petit gars de Baie-Comeau » vouait tant d’admiration à Pierre Trudeau, ce n’était pas à cause de ses capacités intellectuelles, mais parce que Trudeau était millionnaire et pouvait s’en vanter.

Ambitieux et désireux de devenir un homme riche, Mulroney s’est servi de la politique pour arriver à ses fins. Quand l’affaire Airbus a éclaté il y a quelques années, Mulroney a fait une intervention publique que les caméras de la télévision de Radio-Canada ont filmée : devant le château de plus de cinq millions de dollars qu’il venait d’acheter à Westmount, accompagné de sa femme et de son fils, Mulroney, le visage défait, tout son menton tombé, avec de grands trémolos dans la voix, voulait nous rassurer à tout prix : il était toujours le p’tit gars de Baie-Comeau, un homme d’une intégrité telle que tous ceux qui chercheraient à mettre en cause son honnêteté seraient traduits devant les tribunaux.

On sait où cela nous mènera désormais : à une Commission publique d’enquête. Quelle en sera la portée sur Mulroney et, plus largement, sur les pratiques politiciennes canadiennes? Si on peut en juger par les résultats de la Commission Gomery, aucune illusion à se faire, ça sera autant en emporte le vent ! Les petits poissons seront sans doute traînés devant les tribunaux et les gros ne seront atteints que dans leur boursouflure de renommée.

Lorsque Paul Martin, alors premier ministre du Canada, a institué la Commission d’enquête sur le scandale des commandites, la presse a salué unanimement la nomination du juge Gomery à la présidence de ladite commission. Quel bon juge que celui-là, si bonhomme et si spirituel ! Pas un seul journaliste ne se demanda vraiment pourquoi Martin l’avait choisi, lui plutôt qu’un autre. Pas un seul journaliste n’alla jeter un coup d’œil du côté du bureau d’avocats Martineau & Walker où Gomery avait été membre associé pendant de longues années avant de devenir juge. Le bureau d’avocats Martineau & Walker a ceci de particulier qu’il est pour ainsi dire une officine du Parti libéral du Canada, et cela depuis sa création. Les sénateurs Céline Hervieux-Payette et Serge Joyal, notamment, y ont besogné; et plusieurs de leurs avocats ont présidé ou siègent toujours aux Conseils d’administration des grandes Sociétés de la Couronne. À l’époque où Paul Martin se faisait armateur, la firme Walker & Martineau était la grande spécialiste au Canada du droit maritime international. Est-ce là que Martin et Gomery se sont connus ?

Évidemment, pas moyen de le savoir si, comme moi, vous vous êtes adressé à Martineau & Walker au début des audiences de la Commission Gomery : sur le site internet de la firme, la biographie de Gomery disparut comme enchantement et, si vous insistiez pour l’obtenir, vous deviez passer par un bureau de Toronto agissant comme censeur! Pas moyen de savoir à quoi s’occupait Gomery quand il était chez Martineau & Walker.

Ceci n’explique évidemment pas cela, mais comment juger ces soixante premières pages du rapport Gomery, toutes écrites pour disculper Paul Martin dans l’affaire des commandites? Les coupables reconnus du scandale n’ont pas eu droit à autant de mots, peu s’en faut !

Je signale la chose tout simplement pour dire que Stephen Harper n’agit pas autrement que Paul Martin dans l’affaire Brian Mulroney. Il a d’abord prétendu que la nomination de David Johnston n’était pas partisane, puis a dû se dédire quand on a appris que le réputé professeur universitaire a déjà œuvré pour le Parti conservateur. C’est évident que le pauvre Harper n’en savait rien! Mais nous, nous sommes au moins certains d’une chose : contrairement à ce que les gouvernements prétendent, les commissions d’enquête sont loin de laver aussi blanc que le bon vieux Monsieur Net !

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