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Accommodements linguistiques
N° 264 - novembre 2007
Le portulan de la bohème
Rosa, rosa, rosae n’est pas une rose mais un prénom
Jean-Claude Germain
Malgré la présence de plusieurs édifices imposants entre les rues de la Commune et Craig, la rue Mc Gill vue du trottoir était plutôt bas de gamme : des surplus d’armée, des magasins de chasse et pêche et à tous les coins de rue, des snack-bars ou des diners. La clientèle qui les fréquentait était pressée. Elle n’avait généralement que le temps de s’asseoir sur un tabouret pivotant pour un ordre de toasts le matin ou le today’s special du midi.

Du lundi au vendredi, la ruche des affaires faisait le plein de travailleurs à la pique du jour, pompait leur énergie pendant huit ou dix heures et les régurgitait à la brunante. Autant la rue Sainte-Catherine était animée, électrifiée et électrisante en tout temps, autant le bas-de-la-ville tombait en dormance du moment où les industries cessaient leurs activités.

Le samedi matin, la catalepsie était complète et le quartier sans vie et désert. Au point qu’au début de l’après-midi, presque tous les lieux de restauration étaient fermés. Pas un chat dans les rues, sauf quelques bêtes dépareillées comme un élève du cours classique – le samedi nous avions des cours toute la journée – et une meute de robineux en manque et en rogne.

Pour me rendre au collège, je devais monter Mc Gill jusqu’à la rue Vitré puis gravir la côte Saint-Alexandre jusqu’à l’église Saint Patrick qui faisait plus ou moins face à notre jésuitière boulevard Dorchester. Impossible dès lors de ne pas traverser sans une certaine appréhension le quadrilatère de prédilection des abonnés de l’asile de nuit Meurling, situé coin Vitré et Saint-Alexandre.

Le réveil du samedi était particulièrement crucifiant pour la confrérie de la Robine : d’abord pour les solitaires peu commodes qui dormaient à la belle étoile dans les niches des soupiraux des grands édifices et ensuite pour tout le chapitre des poqués que le refuge municipal rendait à la rue dès la barre du jour.

Dès qu’on abordait la rue Vitré, tout ce qui bougeait avec un manteau élimé, un chapeau défraîchi, une tuque du Canadien enfoncée jusqu’aux oreilles ou un pif couperosé allongeait le bras ou tendait la main. As-tu dix cennes pour un café ! Une draffe ! Pour me rincer le dalot ! Et l’approche la plus inattendue : Pour chasser l’humidité !

La meute avait mal au bloc et la soif la rendait agressive. Le parcours n’était pas de tout repos. Il fallait changer de trottoir dès qu’un hirsute pointait la trogne hors d’un soupirail et changer vivement à nouveau lorsqu’un hurluberlu aux yeux hagards sortait de son délire pour soudainement vous reconnaître. Quecé qu’tu fais icite Gérard ? Rentre à maison ! Envoueille ch’naille ! ch’naille !

Plus on approchait de l’intersection Saint-Alexandre, plus les trottoirs étaient bondés et bigarrés de toutes les couleurs blafardes de la misère. Avec ma serviette de cuir pendue au bout du bras, il était préférable d’emprunter le milieu de la rue et de ne pas ralentir la cadence. T’es sûr que ta mère t’as pas donné un dix cennes pour allumer un lampion !

Ne pas répondre et regarder droit devant soi. Il ne me restait plus que quelques pas avant de tourner vers le Nord et enfiler sur Saint-Alexandre.

Quousque tandem abutere patienta nostra, Catilina ! Le latin m’a arrêté sec et je me suis retourné vers celui qui m’avait interpellé. Avec sa chevelure abondante, il avait une tête saisissante, un regard intense et les mains enfoncées dans les poches de sa vareuse de marin. Sais-tu au moins de qui c’est ?

Cicéron ! Il a esquissé un sourire espiègle qui l’a rajeuni. C’est pas carré han ? Tu peux faire confiance aux Jésuites pour t’apprendre à mentir en latin ! C’est des bons avocats ! Le durcissement de ses traits m’a prévenu que son humeur changeait. Décrisse, p’tit crisse ! Je n’ai pas demandé mon reste. Mais je m’en suis toujours voulu de ne pas lui avoir donné le vingt-cinq sous que j’avais dans le fond de ma poche. Les autres avaient soif, lui, il aimait être ivre.

En gravissant la côte, je me suis imaginé qu’avec son allure mélancolique et dissolue, il était sûrement un poète. C’est la première chose de la poésie qui a retenu mon attention, le fait que pour devenir un authentique poète, il était d’abord requis d’être un bambocheur invétéré et un mauvais garçon. Bref, un dépareillé sans pareil, à l’exemple de maître François Villon, le premier d’entre tous.

L’église Saint-Patrick pouvait se vanter d’avoir baptisé Nelligan. C’était un ancien élève dont on se gardait d’évoquer l’exemple. Découvrait-on d’aventure que le jeune Émile avait étudié rue Bleury, les bons pères se contentaient de ne pas le nier. Ils se souvenaient surtout qu’il avait été renvoyé. Et qui aurait pu prévoir à l’époque qu’Émile Nelligan serait reconnu comme le premier des poètes québécois ?

Dans l’église qui dominait Griffintown, on pouvait s’agenouiller dans le banc qui avait appartenu à Thomas d’Arcy Mc Gee, un des pères de la Confédération. Un jour que l’Irlandais s’était présenté dans un état avancé d’ébriété à une réunion du cabinet fédéral, l’Écossais John A. Macdonald lui avait fait remarquer que le conseil des ministres ne pouvait tolérer la présence de deux soûlons gaéliques et qu’à cet égard celle du premier-ministre – en l’occurrence la sienne – avait toujours préséance.

D’Arcy Mc Gee avait l’habitude de prendre des brosses qui pouvaient durer plus d’une semaine jusqu’à ce que sa femme se mette à sa recherche pour le retrouver comateux sous un escalier dans le fond d’une ruelle d’Ottawa ou de Montréal. Si Mc Gee n’avait pas été assassiné en 1868 par la branche armée des Féniens, qui le considérait comme un traître à la Cause qu’il avait défendue en Irlande, le soûlon en second du cabinet Macdonald était promis à finir ses jours à l’étage supérieur de la taverne Joe Beef, l’ancêtre du refuge Meurling.

Il était encore trop tôt pour souligner l’événement par une plaque commémorative à l’entrée de la salle paroissiale de l’Église Saint-Patrick, mais le 20 mai 1947, on y avait présenté une pièce de théâtre, Bien-être de Claude Gauvreau qui annonce le Refus Global dont elle fera partie l’année suivante.

Comme toutes les créations subséquentes de Gauvreau pour la scène, l’accouchement fut laborieux et son issue incertaine. L’acteur qui avait accepté de jouer le premier rôle se désiste peu de temps avant la première. Ce qui n’a pas empêché Claude Lévesque de devenir un professeur de littérature émérite par la suite. Le 20 mai, Claude Gauvreau lui-même donne la réplique à sa muse Muriel Guilbault, dans des décors de Pierre Gauvreau et des costumes de Madeleine Arbour.

Je fais des signes de bras à l’avenir hautain comme un matelot couvert de chancres d’ennuis Lorsque le poète lance la dernière réplique de Bien-être, il ne reste plus qu’une dizaine de spectateurs dans la salle. Tous les autres se sont éclipsés, discrètement ou en pouffant de rire. Pour Paul Borduas qui est présent, c’est un choc révélateur. Il a compris que la rupture avec sa propre génération est irrémédiable.

Cinq ou six ans plus tard, la publication du manifeste révolutionnaire de 1948 demeure un non-événement pour nos maîtres. Rare félicité de ces temps, où il est permis de penser ce qu’on veut, et de dire ce qu’on pense ! Nous sommes toujours invités à nous émerveiller devant le modernisme de Tacite. Ironiquement, l’historien romain aurait sûrement été plus sensible à l’appel libertaire automatiste que nos contemporains québécois.

Le samedi était un long corridor sombre sans même l’espoir d’une lumière au bout du tunnel. Nous quittions le collège à la noirceur après un après-midi glauque consacré à l’examen hebdomadaire. Traverser le quartier des affaires dans le sens inverse avait quelque chose de romanesque.

Pour peu qu’on ait pratiqué Jules Verne, les masses noires des édifices se métamorphosaient en pyramides. Comment ne pas joindre les rangs des pilleurs de tombes de la Vallée des Rois qui profitent de l’ombre et de l’éclairage lunaire pour se déplacer furtivement dans le silence écrasant du désert ? Il m’est même arrivé d’en croiser deux ou trois avec une poche sur le dos ou une boîte dans les bras.

Une fois que la Montreal & Southern Counties nous avait repris en main, le parcours du retour nous réservait une surprise. À la hauteur du Village-aux-Oies, la rue qui mène au pont Victoria est si étroite que le tramway frôle les maisons. S’il s’immobilise, on pourrait tendre le bras et ramasser un fruit, une salière ou un pot de moutarde sur une des tables de cuisine qui sont souvent collées aux fenêtres. Du moins la proximité est assez grande pour qu’on puisse l’imaginer.

Le samedi soir dans le noir et par temps froid, notre passage nous donnait à voir une suite de vignettes saccadées comme projetées d’une lanterne magique : une petite fille qui croque dans une pomme de tire, ce qui semble une chicane de ménage, un homme en camisole qui fume à la fenêtre, une jeune fille rousse en colère qui court de la cuisine au salon, une femme à lunettes qui pose des bigoudis sur la tête d’une autre femme à lunettes, un couple dans l’encadrement d’une porte de chambre, un vieux en combines tout égarouillé qui nous zieute sans nous regarder.

La lumière crue des lampes électriques pendues à un fil accentuait la nudité des murs des maisons et la désolation des visages. Le grand livre de la ville m’apprenait d’autres déclinaisons que celles de la grammaire latine. Rosa, rosa, rosae n’est pas qu’une rose mais un prénom et une couleur fanée.

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