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Accommodements linguistiques
N° 264 - novembre 2007
Lorsque la tendance s’alourdit, il est temps de s’interroger
Miroir, miroir, dis-moi que tu n’es pas politique !
Martin Desgagné
Miroir, miroir, dis-moi qui est le plus beau ! On dit que l’art est le reflet du monde.

Il devrait, par conséquent, refléter tous les aspects et sujets d’importance de l’humanité, de l’infiniment intime à l’infiniment global. Mais, il semblerait que ce ne soit pas toujours le cas. Comment se fait-il que des vides se glissent parfois dans la réflexion de ce grand miroir ?

Tentons d’y réfléchir.

Je crois que la question n’est pas à négliger car quelque chose me dit que la variété des sujets réfléchis dans ce type de miroir constitue un indicateur éloquent de la vitalité et de l’ouverture d’une société. Évidemment, il est normal que des circonstances ponctuelles incitent, temporairement, les artistes à favoriser certains sujets au détriment d’autres. Mais lorsque commence à se dessiner une tendance lourde qui occulte d’importants pans de la vie humaine, n’est-il pas temps de s’interroger ?

J’étais à admirer sur nos scènes le magnifique portait que font de nous nos talentueux fabricants de reflets bien de chez-nous quand un vide monumental a attiré mon attention. À quand remonte la dernière fois où j’ai vu une pièce traitant de nos préoccupations politiques ?

J’entends certains cyniques me répondre que ces préoccupations appartiennent au portrait d’une époque révolue. Je leur demande alors pourquoi est-ce que les journalistes, de leur côté, s’entêtent à nous en parler ?

Les cyniques : Ils doivent justifier leurs jobs.

Moi : Ce n’est pas ce que font les artistes chaque jour ? Et à l’air de l’information-spectacle, les rapporteurs de nouvelles ne doivent-ils pas se limiter à ce qui intéresse vraiment les gens ?

Les cyniques : Ils nous parlent de la gestion quotidienne de l’État. Rien d’assez transcendant pour nourrir l’art !

Moi : Mais en musique, les Loco Locass et autres Cowboys fringants font déplacer les foules, et ce n’est pas en parlant de la TPS à 5 %.

Les cyniques : Les auteurs de théâtre ne veulent pas de politique dans leurs pièces car elles s’en trouveront datées, perdront de leur pertinence avec le temps et ne seront plus jamais montées par la suite.

Moi : Dans ce cas, comment se fait-il qu’on trouve actuel d’adapter pour le théâtre l’excellent roman du Chilien Antonio Skarmeta Une ardente patience, une œuvre hautement politique dont l’action se situe dans les années 70 ?

Les cyniques : Exotisme.

Il est à noter que, quelquefois, mon Moi a tendance à se diluer et à se fondre dans le chœur des cyniques, mais croyez-moi, je travaille fort pour en ressortir.

Moi : Qu’est-ce qui nous empêche vraiment de parler de notre politique dans nos pièces ? Sommes-nous si politically correct que, de peur de choquer la moindre personne, nous préférons rester dans des zones qui font consensus ? Sommes-nous esclaves d’une indécrottable peur des opinions qui s’affrontent et d’un oppressant besoin d’absolument plaire à tous ? Craignons-nous la colère d’une Reine qui, à la vue d’un reflet trop empreint de franchise, pourrait décider de fracasser son miroir ?

Les cyniques (après un sourire triste) : C’est fragile un miroir…

Moi : Cou’donc, est-ce qu’on vit dans une dictature ? Est-ce que c’est la censure qui nous arrête ?

Les cyniques : L’affaire Parenteau à Radio-Canada.

Moi : Franchement ! On est loin de l’emprisonnement et de la mise à mort !

Les cyniques : Les artistes n’ont pas peur de perdre leur vie ou même leur liberté, ils ont peur de perdre le peu de confort qu’ils ont.

Moi : Et nous sommes tous comme ça ?

Les cyniques : Cherche-les les parcelles de notre miroir qui sont prêtes à risquer leur cadre de papier mâché juste pour combler les vides de notre grande réflexion collective!

Moi : Qu’est-ce que vous pensez que je fais en écrivant ce texte ?

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