L'aut'journal
Le jeudi 23 mai 2019
édition web
L'aut'journal
archives
Retourner à L'Aut'Journal au
jour le jour

Recherche
accueil > l’aut’journal > archives > sommaire > article
Accommodements linguistiques
N° 264 - novembre 2007
Plus de médicaments n’est pas synonyme de plus de santé
Au royaume des ordonnances la promotion tient le crayon
Jean-Claude St-Onge
Arcand ne pouvait trouver meilleur titre que Québec sur ordonnance pour son documentaire. En effet, le Québec, après la France et les États-Unis, est l’un des plus gros prescripteurs au monde. Entre 1985 et 2005, la consommation de médicaments a quintuplé au Canada pour atteindre les 25 milliards de dollars et le Québec se situe au deuxième rang en ce qui a trait aux dépenses en produits pharmaceutiques.

Par ailleurs, le Journal de l’Association médicale canadienne révélait que nous prescrivons près de deux fois plus de médicaments d’ordonnance que le Danemark et les Pays-Bas et pourtant, nous ne sommes pas plus en santé.

L’industrie pharmaceutique a réalisé le vieux rêve d’Henry Gadsden, anciennement PDG de Merck. En 1976, il confiait au magazine Fortune qu’il voulait que sa société devienne comme Wrigley, le fabricant de gomme à mâcher. Son rêve : vendre aux malades comme aux bien portants. Disons, 30 ans plus tard, « mission accomplie » !

Pour tourner le fer dans la plaie, les médicaments se vendent ici beaucoup plus cher, un sujet que le film n’aborde pas. En 2006, une étude du Conseil d’examen du prix des médicaments brevetés (CEPMB) révélait que dans 11 pays comparables, les médicaments génériques sont moins dispendieux qu’au Canada.

Chez nos voisins du Sud – ceci en étonnera plus d’un – ils se vendent en moyenne 35 % moins cher, et en Nouvelle-Zélande – une autre pilule difficile à avaler – ils coûtent 77 % moins cher qu’ici. De plus, il n’y a que deux endroits où les médicaments brevetés sont plus dispendieux, soit les États-Unis et la Suisse.

Au Québec, nous pourrions facilement couper la facture en deux (elle s’élève à plus de cinq milliards de dollars) et réinvestir cette somme dans des domaines prioritaires en santé.

L’un des moments forts du film de Paul Arcand se joue quand ce dernier dépose sur le bureau du ministre de la Santé une liasse de documents montrant que les compagnies pharmaceutiques connaissent le profil de prescription de chaque médecin (sauf 10 % des prescripteurs qui ont demandé à être retirés de la liste).

Nous le savions déjà, mais les preuves dures manquaient. Plus maintenant. Visiblement agacé, le ministre n’a même pas daigné jeter un coup d’œil aux documents. La firme qui collige ces données a toujours juré qu’il était impossible d’identifier un prescripteur, puisque ces listes sont en principe disponibles par groupes de 30 médecins.

Le documentaire d’Arcand nous révèle que, pour convaincre les médecins de prescrire leurs produits, l’industrie trace le profil psychologique de chaque prescripteur, distribue cadeaux, ristournes, honoraires pour consultants, paie de 50 000 à 100 000 dollars à des médecins, qu’on appelle des leaders d’opinion, pour faire la promotion de ses nouveautés auprès de leurs collègues et elle dispose d’une véritable armada de représentants et de représentantes pour les convaincre de prescrire ces nouveautés.

À ce chapitre, les grandes pharmaceutiques dépensent deux fois et demi plus d’argent en promotion qu’en Recherche et développement. En outre, mais le film est silencieux sur le sujet, les nouveautés que l’industrie déverse sur le marché, coûtent parfois 10 et 20 fois plus cher que les anciens traitements.

Or, le CEPMB, montrait que seulement 5,9 % des nouveaux médicaments sont des percées sur le plan thérapeutique et la Food and Drug Administration (FDA) révélait que 75% des nouveautés n’apportent rien de neuf sur ce plan.

En outre, cela peut prendre des années avant de connaître le profil de toxicité des nouveaux médicaments et, à moins qu’ils ne constituent une véritable percée, il est sage de faire confiance aux anciens traitements qui ont fait leurs preuves quand ils représentent des solutions de rechange valables.

Rappelons l’exemple du Vioxx, une nouveauté dispendieuse, qui a gagné le prix Galien – l’Oscar du médicament – et qui aurait fait, aux États-Unis seulement, de 9 à 18 fois plus de victimes que les terroristes du 11 septembre selon ce que révélait le docteur David Graham de la FDA devant un comité du Congrès.

Arcand souligne que l’industrie embauche les conseillers politiques des ministres — toutes couleurs confondues. Par exemple, le lobbyiste en chef de l’industrie des produits brevetés est l’ancien adjoint parlementaire du ministre Couillard.

Ces relations ne doivent pas nuire quand l’industrie négocie une nouvelle politique du médicament ou tente de faire accepter ses nouveautés sur le formulaire des médicaments remboursés par la Régie de l’assurance médicaments.

Arcand insiste : les médicaments, « c’est pas des bonbons ». S’ils ont sauvé des millions de vies — pensons aux antibiotiques et aux antirétroviraux — il n’en demeure pas moins qu’ils s’accompagnent tous d’effets indésirables.

La docteure Tamblyn de McGill, évaluait que 52 % des ordonnances prescrites aux personnes âgées du Québec sont dangereuses ou inadéquates.

En 2005, le président sortant de Pfizer, Hank McKinnel, avouait au magazine Fortune : « Nous avons laissé l’impression que tous les médicaments sont sécuritaires. En fait, aucun médicament n’est sécuritaire ». C’est pourquoi, nous devons faire preuve de prudence avec les médicaments et chercher d’autres solutions quand cela est possible.

Pour prendre un seul exemple, une étude regroupant 3000 personnes à risque de contracter le diabète, montrait qu’une diète accompagnée d’un programme d’activité physique est deux fois plus efficace pour prévenir la maladie. Après trois ans, 58 % des personnes du premier groupe n’étaient pas atteintes, contre 31 % de celles qui prenaient un médicament.

En nous entraînant dans les coulisses de l’industrie pharmaceutique, Arcand fait écho aux propos de deux des grandes figures de la médecine française Philippe Éven et Bernard Debré quand ils écrivent : « Car derrière la scène, il y a les coulisses, parfois si sombres, qu’il est difficile d’y croire. Si difficile…que ceux qui en parlent n’ont que peu de chances d’être publiés, crus et sont vite taxés d’excès et de sensationnalisme, même preuves en mains ».

Éven et Debré ne sont ni des « excités » ni des contestataires professionnels. Debré est issu d’une longue lignée de médecins célèbres en France et il fut ministre dans le gouvernement Balladur, qui n’était pas du tout à gauche.

Le documentaire d’Arcand, qui ne s’est pas fait beaucoup d’amis dans l’industrie, a le grand mérite de mettre cette question sur la place publique, même s’il ratisse trop large et manque parfois de profondeur.

Vivement un débat sur la sécurité des médicaments et la façon dont les gouvernements ont démissionné par rapport à cette question cruciale. Les budgets des agences de réglementation ont subi des coupes profondes par souci d’économie.

Depuis 1994 au Canada, et 1992 aux États-Unis, l’industrie pharmaceutique paie Santé Canada et la FDA pour faire approuver ses médicaments. En échange, elle obtenait la réduction du temps qu’il faut pour évaluer un produit.

Le conflit d’intérêts est gros comme une maison. Résultat : jamais autant de médicaments n’ont été rappelés pour cause de toxicité inacceptable. Aux États-Unis, il y eut 12 rappels entre 1997 et 2001, contre 10 entre 1974 et 1993. La situation est semblable au Canada.

C’est un film à voir.

Retour à la page précédente

Partager cet article Imprimer cet article


 


Réseau Média
© l'aut'journal 2002
 
l'aut'journal sur le web
L'aut'journal sur le Web a
été réalisé par Logiweb.