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N° 264 - novembre 2007
Loft Story au Salon de la Race
Le freak showde la télé-réalité politique
Victor-Lévy Beaulieu
Télé-Québec diffuse deux fois la semaine, en toute fin de soirée, la période des questions orales de l’Assemblée nationale de Québec. Il est dommage que ces émissions-là soient présentées aussi tard et vues par aussi peu de citoyens. Quel enseignement ça serait pourtant si on les diffusait avant ou après des télé-réalités comme Loft Story ou Occupation double. Je suis certain que le bon peuple en redemanderait puisque, tout juste après la religion, le freak show est son opium préféré.

S’il regardait les débats de l’Assemblée nationale, le bon peuple comprendrait qu’il y a quelque chose de pourri dans la façon qu’on a au Parlement de concevoir la démocratie. À dire vrai, rien de moins démocratique que cette véritable foire d’empoigne où chaque parti soliloque pour son seul soi-même et pour une seule raison : être celui avec lequel on fera la manchette au prochain bulletin de nouvelles.

Voyons voir comment les choses se présentent dans ce que, autrefois, on appelait le Salon de la Race.

John Parisella, le nouveau conseiller politique de Jean Charest, aurait intérêt à visionner les débats de l’Assemblée nationale. Il comprendrait vite pourquoi le Parti libéral a perdu toute crédibilité par-devers le citoyen dit ordinaire. Quelle arrogance et quel mépris, quelle outrecuidance et quelle fatuité ! Un seul enjeu dans cette stratégie (car c’en est une) : démontrer au bon peuple que les députés de l’Opposition officielle sont des ignares, pour ne pas dire des tarés intellectuels. On ne cesse donc pas de leur tendre des pièges et l’on rit avant même de savoir si ces pièges-là fonctionneront.

Il faut voir la réaction de Jean Charest chaque fois que l’un de ses ministres, sans avoir répondu à la question qu’on lui posait, se rassoit, après avoir prouvé, croit-il, que tous les députés de l’Opposition officielle sont des illettrés et qu’ils seraient mieux de retourner à leurs petits commerces, leurs jobs mal payées et, pourquoi pas, à leurs prestations d’assurance-chômage ou de sécurité sociale.

Face à autant de propos hargneux, comment réagit l’Opposition officielle ? Mario Dumont reste imperturbable. Ça m’apparaît clair comme de l’eau de roche qu’ainsi il veut donner l’exemple à ses députés qui sont encore loin de maîtriser toutes les règles du jeu parlementaire : si on les interrompt, il arrive qu’après ils ne savent plus où ils en sont rendus dans la question qu’on leur a demandé de poser au gouvernement. Trop tendus à cause de la peur de faire une gaffe, ils n’écoutent pas toujours les réponses (réparties serait un mot plus juste) qu’on leur fait, de sorte qu’ils reprennent maladroitement là où ils en étaient avant l’interruption. On soupçonne qu’ils aimeraient avoir plus de liberté langagière : le corset qu’on leur impose ne leur convient pas, les députés de l’ADQ n’étant pas habitués à perler un texte écrit pour eux, mais dont le ton uniformisé ne les stimule guère.

Mais ils apprennent et certains, comme le député beauceron Janvier Grondin, plutôt rapidement. L’homme est fort de taille, le visage couleur sang de bœuf, et porte la barbe. Il ne regarde jamais plus loin que le bout de son pupitre et s’exprime lentement, en respirant profond à tous les quatre mots qu’il dit. La tête de Turc idéale pour les porte-parole du gouvernement, et particulièrement pour Julie Boulet, la ministre des Transports, qui parle d’un seul côté de la bouche à la Jean Chrétien. Comme les oies volubiles et prétentieuses, Julie Boulet dit souvent n’importe quoi.

Considérer les victimes de la tragédie du viaduc de la Concorde comme de simples accidentées de la route qu’on ne doit indemniser que selon les normes du no-fault de notre régime d’assurance automobile est en soi une aberration. À l’argumentation débile de Julie Boulet, le député Grondin a répondu du tic au tac : « Le régime no-fault a été établi pour protéger les automobilistes qui frappent des ponts, pas pour les ponts qui frappent les automobilistes ! »

Face au Parti québécois, qu’on n’appelle plus que « le deuxième groupe d’opposition » à l’Assemblée nationale, la stratégie du gouvernement Charest est à mille milles de celle qu’il a établie pour l’ADQ. On est tout miel et toute figue pour Pauline Marois et son parti. Après une intervention péquiste, Jean Charest et ses ministres ne manquent jamais de souligner que le gouvernement et « le deuxième groupe d’opposition » sont du même avis. Ce n’est pas toujours le cas, peu s’en faut, mais ce que cherchent à faire dans la condescendance les stratèges libéraux est simple : démontrer que le Parti québécois n’est plus qu’un petit frère qui a besoin pour simplement exister des tapes dans le dos que lui donnent gentiment les porte-parole du gouvernement. Ce qui est étonnant, c’est que le Parti québécois glousse de plaisir chaque fois que ça lui arrive. Ça explique peut-être que depuis l’ouverture de la session parlementaire, il préfère concentrer ses tirs sur l’ADQ plutôt que sur le gouvernement de Jean Charest.

Contrairement à Loft Story et à Occupation double, les intimités intimes des ministres et des députés qui assistent aux débats ne nous sont pas accessibles comme téléspectateurs, le diffuseur y exerçant une déplorable censure. La caméra ne se promène guère dans l’auguste assemblée, se contentant de cadrer le plus étroitement possible le politicien qui prend la parole. On ne sait donc pas ce que font pendant ce temps-là les politiciens forcés d’être au spectacle malgré eux.

Dans une scène captée pendant une période de questions orales au Parlement, l’infoman Jean-René Dufort nous en a donné il y a peu un portrait absolument pissant. Pour faire voir toute la place qu’ils accordent aux femmes dans leurs partis , les chefs libéral et péquiste les ont placées à leurs côtés et derrière eux. L’autre jour, Jean Charest y allait d’une envolée oratoire digne des grandes fâcheries romaines de Sénèque tant il y mettait une énergie qui frôlait l’hystérie. À quelques pas de lui, deux très féminines ministres riaient pourtant à gorge déployante, puis se montraient l’une et l’autre leurs bijoux, l’une allant même jusqu’à essayer à son poignet la breloque de sa camarade et levant haut le bras pour voir si le machin lui allait bien!

Comme quoi la Chambre d’assemblée de Québec mérite toujours d’être appelée… le Salon de la Race !

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