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J’aurais dû me doper
N° 263 - octobre 2007
Le portulan de la bohème
Le secret du p’tit ministre
Jean-Claude Germain
La tradition recommande de toujours garder deux grands bœufs bien au chaud dans sa mémoire. Réflexe d’urbain, je les ai troqués pour deux tramways. La ligne du premier portait un numéro montréalais qui permettait de le reconnaître entre tous, le 52. Celle du second, un nom générique à se décrocher la mâchoire en articulant comme un membre de l’Ordre de la Jarretière : Montreal and Southern Counties Railway Company.

Après l’avoir prononcé, on s’attendait à ce que les lanciers du Bengale surgissent dans une sonnerie de trompette le sabre au clair et chargent hardiment la population aborigène. L’association n’était pas gratuite. La toponymie québécoise de la Company était absolument coloniale comme il se devait d’une subsidiaire du Grand Tronc dont le siège social (aujourd’hui l’édifice Gérald Godin) avait pignon sur la rue Mc Gill, à quelques foulées de la petite gare d’Youville.

Au tournant du siècle dernier, Maisonneuve, Westmount, Verdun, Outremont, Saint-Laurent, Pointe-aux-Trembles, toutes les banlieues de l’île de Montréal se développent à partir d’un service de tramways électriques. Avec l’ajout en 1908 d’une deuxième voie ferrée sur le pont Victoria, la Rive-Sud emboîte le pas avec la Montreal and Southern qui offre désormais une ligne interurbaine de gros chars reliant la gare d’Youville à Granby en passant par Saint-Lambert, Greenfield Park, Mackayville, Saint-Hubert, Chambly, Marieville, Saint-Césaire et Saint-Paul-d’Abbotsford ; et une ligne suburbaine qui assure la desserte entre Montréal, Saint-Lambert et Montréal-Sud.

Après la banlieue, la villégiature montréalaise s’est tournée vers le Nord, l’île Jésus, Saint-Jérôme, Sainte-Adèle. Moins accessible, la Rive Sud a dû attendre l’automobile et l’après-guerre pour attirer les banlieusards. Le pont Victoria ne sera doté d’une deuxième passerelle ouverte à la circulation automobile qu’en 1935, cinq ans après l’ouverture du pont Jacques-Cartier.

Mon premier contact avec les p’tits chars de la division suburbaine de la Montreal and Southern, date de 1950, l’année où j’ai étudié à l’Académie Saint-Michel de la rue Lorne à Saint-Lambert. Après une première poussée de cottages, de duplex et de triplex en briques rouges éparpillés autour d’une rue principale nommée sans surprise Victoria, la municipalité qui somnole depuis le début du siècle se réveille dans la foulée de la Crise avec un bon nombre de ces maisons à sa charge pour non-paiement de taxes.

Pour attirer de nouveaux acheteurs, les élus ne lésinent pas avec les incitatifs : d’abord un paiement initial quasi symbolique ; ensuite une hypothèque de 25 ans à taux fixes et mensualités modiques ; ajoutez au panier les réparations de structure, de plomberie et l’entretien de la toiture aux frais de la municipalité ; et finalement comme prime de bienvenue pour avoir apposé votre signature au bas d’un contrat de vente, le charbon gratuit livré à domicile pendant dix ans. Une offre que l’oncle et la tante où je pensionnais n’avaient pas pu refuser. D’autant que conformément à ce qui semblait être une tradition dans ma famille, les soubresauts de la Bourse avaient englouti la fortune dont l’oncle avait hérité.

Ce dernier était l’incarnation même de l’usager type de la ligne suburbaine de la Montreal & Southern. Tous les matins à la même heure, mon oncle quittait la maison tiré comme une carte de mode pour se rendre à Montréal. Il portait le chapeau feutre de rigueur, un manteau bien coupé selon la saison, un complet veston aux couleurs sobres et des souliers vernis. La serviette qu’il tenait à la main ne le quittait jamais. Il revenait tous les soirs à la même heure et ne parlait jamais de son travail.

Le p’tit ministre – c’est le surnom qu’on lui donnait – occupait un emploi au Bureau de poste central. Mais lequel ? De toute évidence, il n’avait aucun rapport avec les enveloppes ou les timbres. Avait-il vraiment un bureau et une secrétaire que ma tante soupçonnait pourtant de filtrer ses appels lorsqu’elle tentait vainement de le joindre ? Peu importe s’il se déclarait en conférence du moment où il avait franchi le seuil de porte, il est toujours revenu tous les soirs à la même heure. Jamais plus tôt, jamais plus tard. Sa routine était aussi immuable que la nature de son travail était un mystère.

Deux ans plus tard, ma famille habite à son tour la Rive-Sud, plus précisément sur le Chemin des Cerises qui marque la frontière entre Ville Jacques-Cartier et Saint-Lambert. Dorénavant, j’emprunterai donc quotidiennement les p’tits chars de la Montreal and Southern pour me rendre au Collège Sainte-Marie. Je n’ai jamais croisé mon oncle. Nous n’avions pas les mêmes horaires. Mais je l’ai rencontré tous les jours à des centaines d’exemplaires, coiffés du même anonymat et vêtus de la même uniformité. La serviette de cuir à la main – ce qui était également mon cas – nous étions ainsi des centaines à donner l’illusion d’être – même en devenir – des présidents de compagnie qui bossaient rue Saint-Jacques. C’était le but recherché. Le paraître était l’essence même du secret du p’tit ministre.

Le tramway traversait le fleuve sur une des passerelles du pont Victoria, celle qui est aujourd’hui couverte d’une grille. Il débouchait sur la rue Bridge pour traverser le Village aux Oies, une bourgade ouvrière qui se limitait à quelques pâtés de taudis en briques de deux ou trois étages. C’est curieux comme dans presque toutes les villes nord-américaines, les entrées ferroviaires traversent toujours les quartiers pauvres et miséreux qui ont fait la fortune des industriels et des manufacturiers des générations précédentes.

Le p’tit char de la Montreal and Southern longeait ensuite le canal Lachine en direction du silo de la Ogilvie Flour Mill et du pont Noir. On aimait bien répéter à l’époque que la Seconde Guerre mondiale avait été interminable. À revoir quotidiennement les chars d’assaut, les jeeps, les camions et les canons alignés sous des bâches derrière les clôtures des terrains vagues qui bordaient la rue Mill, on était plutôt porté à croire qu’avec tout ce matériel inutilisé, le conflit s’était terminé prématurément.

Et que la guerre de Corée s’était trop traînée les pieds pour donner une fin plus honorable à tous ces équipements militaires rongés par le cancer de l’oubli. Sur l’autre versant de la rue où l’on effectuait le radoub des navires, les cales sèches exposaient les dessous maculés de la navigation dans toutes leurs teintes et couleurs de rouille.

Le pont tournant qu’on nommait Black Bridge enjambait le canal Lachine à la hauteur de la première écluse et donnait accès à la rue de la Commune, un dernier droit avant le terminus d’Youville, situé au pied de la rue McGill qui marquait la frontière entre le quartier Griffintown et celui des affaires.

Tout le monde au Québec savait que Monsieur Duplessis ne pouvait pas prendre une décision économique d’envergure sans obtenir l’aval de la Rue Saint-Jacques. Sauf qu’une fois sur le terrain, à l’exception du fronton de colonnes grecques de la Bank of Montreal qui affronte la rosace de la Basilique Notre-Dame, Place d’Armes, rien ne laissait deviner à quoi pouvait bien ressembler un haut lieu de la finance. Encore plus rares sont ceux qui auraient pu nous informer que l’adresse du célèbre Saint James Club ne se trouvait pas sur la rue des banques mais à deux pas du Collège Sainte-Marie sur la rue Dorchester.

Autant la rue Sainte-Catherine était américaine, clinquante et tape-à-l’œil avec les centaines d’ampoules électriques de ses marquises de cinéma, les enseignes néons de ses restaurants, ses vitrines lumineuses, ses étalages scintillants, ses mannequins à la dernière mode, drapés de robes à sequins, d’étoles de fourrure et de chapeaux aux plumes multicolores, autant le quartier des affaires semblait coincé dans les pages d’un roman de Charles Dickens : le lettrage des enseignes se souvenait d’avoir été doré, les vitrines des magasins ne s’illuminaient qu’à la tombée du jour et encore uniquement jusqu’à la fermeture, les étalages étaient d’une discrétion spartiate et la raison sociale d’un commerce se limitait généralement à un nom de famille suivi de l’inévitable & Sons, à vous de découvrir qu’est-ce qu’on pouvait bien y manger en hiver ? Vous arrivait-il de pousser la porte vitrée et massive du mystère pour le percer ? Le XIXe siècle ne vous souhaitait pas la bienvenue. Ce n’était pas dans la nature du mercantilisme victorien d’être généreux même de l’hypocrisie d’un sourire.

La Grande Noirceur n’était pas une exclusivité canayenne et catholique, elle allait comme un tuyau de poêle à ce quartier protestant morose, sombre et d’un grisâtre poussiéreux qui le plein de travailleurs fait chaque matin les exploitait huit ou dix heures durant avant de les régurgiter chaque soir. Le Vieux-Montréal ravalé et convivial tel qu’on le connaît depuis l’Expo 67 n’existait pas. Personne n’habitait le quartier des affaires en permanence. Au fil du temps, la révolution industrielle avait effacé même l’esprit de la vieille ville française et libertine pour en faire une copie corsetée de Londres.

Au pied de la rue Mc Gill avec des manufactures et des machine shops dans les environs, avec la fonderie Darling, la Northern Electric, la Belding Corticelli, la raffinerie Redpath, la brasserie Dow à l’Ouest et à l’Est, une pléiade d’ateliers liés à la papeterie, l’impression, l’emballage et une multitude d’entrepôts et de boutiques d’importateurs, on comprenait rapidement qu’il n’y avait sûrement pas assez de postes dans les grands bureaux des grandes compagnies maritimes ou ferroviaires pour accommoder tous les présidents que véhiculait la branche Saint-Lambert de la Montreal and Southern.

Une bonne partie du contingent n’endossait le costume que pour le temps du voyage. Une fois à l’ouvrage, le complet veston était relégué dans une case et remplacé par un bleu ou un gris de travail. Avec le chapeau et la serviette de cuir qui n’était qu’une boîte à lunch de luxe, le secret du président était remisé sous clé jusqu’à la fin de la journée.

Le comble du comble aurait été de pouvoir dissimuler la nature même de son emploi à son propre employeur. Au Bureau de Poste central, le p’tit ministre y était parvenu. Ses collègues se sont habitués à ce qu’il ne revienne jamais à son office après le dîner. Il a donc ainsi passé tous ses après-midis à flâner en ville dans les grands magasins ou à aller voir des films. Ce qui lui a permis d’être toujours un peu en avance pour monter dans le tramway du retour.

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