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J’aurais dû me doper
N° 263 - octobre 2007
Que tout le monde soit poète ! scande à nouveau Raôul Duguay
Onze cinéastes se mettent à l’écoute du bonheur
Benoit Rose
Que tout le monde soit poète ! », scande encore à qui veut bien l’entendre Luôar Yaugud, alias Raôul Duguay, dans le film La nuit de la poésie des cinéastes Jean-Claude Labrecque et Jean-Pierre Masse. Comme nouvelle réponse à l’appel immortalisé du poète, le producteur Michel Sarao a mis sur pied un projet de long métrage collectif et multidisciplinaire : Un cri au bonheur, en salle le 28 septembre, nous présente 21 poèmes québécois mis en images par 11 cinéastes d’ici.

Michel Sarao et ses collaborateurs ont d’abord demandé aux poètes d’écrire sur le bonheur. « Au début, je trouvais ça quétaine un peu le bonheur, d’ailleurs », me lance Danny Plourde, récipiendaire du prix Félix-Leclerc de poésie pour son recueil Vers quelque (Hexagone, 2004). « Je savais pas quoi en penser. Ça été un défi pour moi d’essayer d’écrire sur le bonheur – et sur commande - sans tomber dans le cliché. Ça m’a amené à des endroits où peut-être je ne serais pas allé. »

Une cinquantaine de poètes et poétesses ont relevé le même défi que lui, dont D. Kimm, Denise Desautels, Claude Beausoleil et Normand De Bellefeuille. Les onze réalisateurs, parmi lesquels Michel Brault, André Forcier et Paule Baillargeon ont ensuite choisi un, deux ou trois poèmes chacun, avec carte blanche pour la mise en scène. « Un vrai cadeau », pour la cinéaste Manon Barbeau, visiblement ravie au bout du fil. « C’est un film d’état de grâce », ajoute-t-elle.

La cinéaste Marie-Julie Dallaire abonde dans le même sens : c’est un cadeau. « C’est rare des cartes blanches comme celles-là. Dans les traitements, t’as carrément des films expérimentaux, et ça va presque jusqu’au documentaire, en passant par la fiction. » Le fil qui permet de relier ces 21 tableaux aux accents variés est tissé par Philippe Baylaucq, réalisateur-coordonnateur du film. Il glisse entre les poèmes des images de neige, de glace et d’eau, et des réflexions des auteurs sur le bonheur et l’écriture. Robert Marcel Lepage signe la musique.

Évidemment, le bonheur s’évoque aussi sur plusieurs tons. Certains auteurs l’ont fait avec une certaine amertume, d’autres avec plus de sérénité. « Y’a eu des poèmes sur le bonheur qui étaient surtout sur le malheur, souligne Marie-Julie Dallaire. J’en ai choisi un très heavy (par Denise Desautels) et un autre très léger (par Mathieu Lippé). Les deux me parlaient autant. » En effet, alors que dans Rose obscur, rose lent l’heure est troublante, J’m’improvise heureux est léger, comme un « oasis au coulis de sieste »…

Manon Barbeau a aimé le poème de Danny Plourde pour son côté urbain et populaire. Elle lui a demandé de le réciter à la caméra dans une buanderie de l’est de Montréal. « J’y suis allé avec plaisir, assure-t-il. Ça été incroyablement enrichissant. » Le résultat est un court film assez ludique, simple et coloré. « Danny n’est pas un comédien, donc il y a une certaine maladresse, de constater la cinéaste. Ça apporte de la fraîcheur et de la vérité. J’ai voulu miser là-dessus. »

« Ce qui est le fun dans le métier de réalisateur, c’est que t’es amenée à faire toutes sortes de rencontres, note Marie-Julie Dallaire, dont le court-métrage Aigre doux sera présenté en octobre au Festival du nouveau cinéma. Là, rencontrer des poètes, c’était la première fois. C’est un peu intimidant aussi parce que j’avais à m’approprier le texte de quelqu’un d’autre, et la poésie, c’est tellement personnel. J’ai pas le même rapport au texte que le poète qui l’a fait. »

« Ce que j’ai fait dans les deux cas, je m’en suis rendu compte après, c’est de casser le côté poème déclamé. Parce que je ne trouvais pas ça cinématographique. » Plutôt que d’intégrer les auteurs, elle a fait appel comme plusieurs réalisateurs à des comédiens. Dans Un cri au bonheur, on trouve ainsi les visages ou les voix hors champ de Sylvie Drapeau, Stéphane Crête, Micheline Lanctôt, Claude Lemieux et plusieurs autres.

« En acceptant que ce soit tourné, confie Danny Plourde, les poètes ont accepté d’abandonner le texte à lui-même, de le laisser entre les mains des autres. Ça, c’est fantastique. C’est un peu la même expérience que lorsque tu publies : tu peux penser ce que tu veux, tu peux faire penser à ton texte ce que tu veux, mais son interprétation est laissée au lecteur, ou au téléspectateur dans le cas des cinéastes. »

Celui qui a cofondé la revue littéraire Ectropion croit qu’un énorme fossé s’est creusé au Québec entre les poètes et le peuple, dû aux traumatismes post-référendaires. Les gens ont cessé de se reconnaître dans la poésie. « Ce film-là, c’est vraiment une très belle occasion pour les poètes de renouer avec les lecteurs, et je pense que la culture québécoise va en sortir gagnante. » Il voit le film comme un topo de ce qui existe, de ce qui peut être présenté actuellement. « Je ne pense pas que le film a la prétention de plaire à tout le monde, mais il va pouvoir plaire en partie à un peu tout le monde grâce à ses composantes. »

Marie-Julie Dallaire ajoute : « C’est une façon de rappeler aux gens que la poésie existe. D’ailleurs, le producteur Michel Sarao, qui est derrière tout le projet, est un fan de poésie. Y’en mange. » Le projet aurait notamment été inspiré par la série primée The United States of Poetry, diffusée déjà sur la chaîne télé américaine PBS.

Manon Barbeau, qui lancera l’année des studios ambulants Wapikoni mobile à la SAT le 12 octobre prochain, dit avoir été étonnée par l’univers des autres, et ravie par le travail de jeunes cinéastes comme Chloé Leriche et Geneviève Allard.

« Le film, c’est un témoignage, une expérience, un laboratoire multidisciplinaire, et c’est la preuve que c’est possible d’arriver à quelque chose en mélangeant les genres », de conclure le poète.

Un cri au bonheur, Productions Virage / ONF, 2007

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