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J’aurais dû me doper
N° 263 - octobre 2007
En 1970, 15 paroisses se lèvent contre la fermeture des villages
Un centre célèbre la mémoire des Opérations dignités
Alain Dion
À la fin des années 60, l’État relocalise près de 65 000 personnes à Rimouski, Matane, Ste-Anne-des Monts ou ailleurs dans d’autres centres urbains. La nouvelle est tombée, froide et sauvage. Afin de rationaliser l’occupation du territoire, le Gouvernement du Québec s’apprête à fermer 81 localités dites marginales et 15 territoires non organisés de la Gaspésie et du Bas-St-Laurent.

On nage en plein délire, croyez-vous ? C’est pourtant à ces conclusions que menait le plan de relocalisation du Bureau d’aménagement de l’Est du Québec (BAEQ), un organisme financé conjointement par Québec et Ottawa. Entre 1970 à 1972, malgré une résistance qui s’organise rapidement, l’État ferme treize communautés et relocalise des centaines de familles en milieu urbain. Plusieurs d’entre elles se retrouvent isolées dans des HLM, peinant à s’intégrer socialement, victimes des préjugés de l’entourage.

Bien sûr, certains sont volontaires, d’autres s’entêtent et résistent. La police expulse les plus récalcitrants. On rase des églises, on brûle des granges et des maisons afin de s’assurer que les gens ne reviennent pas. Après tant d’efforts et de patience consenties pour ériger ces petites communautés qu’ils ont appris à aimer au fil des ans malgré les embûches, la très grande majorité des déportés quitte leur coin de pays le cœur en lambeaux. La liberté qu’on y avait acquise n’avait pas de prix.

Les nombreux enfants nés en ces terres avaient solidement pris racine. Pour la grande majorité d’entre eux, la blessure restera profonde, avivée au moindre rappel. À ce titre, il faut voir le documentaire tourné par Jean-Claude Labrecque sur la fermeture de Saint-Paulin Dalibaire. Le cinéaste redonne la parole à certains expatriés qui parlent de cette déchirure, ces hommes et ces femmes qui retournent encore aujourd’hui très régulièrement sur le territoire de Saint-Paulin à la recherche de leur passé, aspirés par cette terre qui a bercé le début de leur vie.

Saint-Nil, Saint-Octave-de-l’Avenir, Saint-Paulin Dalibaire, Saint-Thomas de Cherbourg, Sacré-Cœur des Landes, St-Jean de Brébeuf, pour ne nommer que quelques-unes de ces communautés, disparaissent du paysage québécois et ne sont bientôt plus que souvenirs où se mélangent à la fois de grands bonheurs mais également l’amertume pour ces déportés, souvent entraînés malgré eux par la rhétorique technocratique des agents de relocalisation.

Face à cette perspective désastreuse pour les communautés rurales, les populations se mobilisent dès 1970 et mettent en branle ce qui fut sans doute l’un des plus grands mouvements de résistance populaire dans l’histoire du Québec rural. À l’automne 70, le village de Sainte-Paule, une des localités ciblées par le BAEQ, accueille 3000 personnes qui unissent leur voix pour dénoncer la situation.

La résistance s’organise, encouragée et menée par les abbés Charles Banville de Sainte-Paule, Jean-Marc Gendron d’Esprit-Saint et Gilles Roy du village de Les Méchins. Cet intrépide trio de curés vient de publier le Manifeste des curés en colère cosigné par leurs collègues d’une quinzaine de paroisses (le manifeste publié pendant les événements d’Octobre a valu à nos trois braves d’être associés aux felquistes). De ce premier rassemblement qui regroupe 32 paroisses naîtra Opération Dignité (OD). Un an plus tard, 6000 personnes appuient OD II à Esprit-Saint. Peu après, on met en place OD III dans le village côtier de Les Méchins.

Au total, 65 paroisses se seront finalement unies pour dire non au gouvernement et pour reprendre leur destinée en main. Le défi est de taille pour ce vaste mouvement populaire. D’abord mettre un terme à la fermeture des villages et ensuite proposer des solutions concrètes aux défis économiques et sociaux auxquels font face les populations régionales.

Chaque village se dote alors de comités de citoyens qui animent les réflexions et proposent de la formation. La mobilisation des populations est au rendez-vous. On développe de nouvelles alternatives au développement de l’industrie forestière qui deviendront par la suite des références pour l’ensemble du territoire québécois. On crée les groupements forestiers, des organismes de gestion en commun, des coopératives agricoles. Au Témiscouata, on développe la Coopérative de développement intégré des ressources qui regroupe les localités de St-Juste, Auclair et Lejeune et qui deviendra le JAL.

Cette vaste mobilisation des années 70 aura effectivement permis de freiner la fermeture de villages supplémentaires. Elle aura permis aux citoyens de l’Est du Québec de prendre conscience de leur force collective, de mettre à contribution leur créativité et surtout, elle aura permis de retrouver la fierté et la dignité d’occuper un territoire qu’ils ont contribué à développer et à mettre en valeur.

Mais comme la survie des petites communautés régionales est toujours précaire, nous le constatons avec la présente crise forestière, et afin de souligner le 35e anniversaire de l’Opération Dignité II, la Corporation de développement d’Esprit-Saint travaille depuis deux ans à implanter un Centre de mise en valeur des Opération Dignité dans sa municipalité.

Comme nous l’explique Richard Lemay, chargé de projet pour la corporation, « le centre sera installé dans l’enceinte de l’ancien presbytère devenu la Maison de la Culture Jean-Marc Gendron en mémoire de cet ancien leader d’OD II et curé de la paroisse d’Esprit-Saint. Nous y développerons trois volets distincts : un premier sera consacré à l’histoire des OD.

Dans un deuxième temps nous développerons un volet recherche, documentation et archives sur la ruralité en collaboration avec l’Université du Québec à Rimouski.

Et le troisième volet, qui est à notre avis un outil essentiel pour bâtir l’avenir et la cohésion de nos collectivités consiste à créer ce qu’on appelle le lieu d’intervention du pouvoir populaire. Il faut poursuivre l’œuvre des Opérations Dignité, entretenir la mémoire collective et surtout sensibiliser et outiller la jeunesse en leur transmettant des valeurs de solidarité, de démocratie, d’autonomie et surtout en leur léguant cette dignité qui a contribué à bâtir le Québec rural. »

Toujours d’actualité, l’occupation du territoire et la relation entre les urbains et les ruraux occupent encore régulièrement l’espace médiatique québécois. La présente crise forestière n’est pas sans relancer bien des inquiétudes chez les populations rurales.

La réalité semble moins sauvage qu’à l’époque, mais le mal est aussi plus pernicieux, car la mobilisation est beaucoup plus difficile à orchestrer. C’est en ce sens que le Centre de mise en valeur des opérations dignité s’avère un outil indispensable pour l’ensemble des communautés rurales.

Richard Lemay rappelle en terminant qu’il est possible de soutenir financièrement le projet de Centre de mise en valeur des opérations dignité à Esprit-Saint en se procurant, entre autres, un Certificat de résistantE. Comme le souligne un prospectus présentant les objectifs du centre: participer à cette campagne de financement c’est poser un geste de solidarité, c’est cautionner le peuplement du territoire, c’est soutenir le développement durable et surtout, c’est souscrire à la fierté et à la dignité du monde rural.

Pour de plus amples informations contactez : operation.dignite@hotmail.com

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