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J’aurais dû me doper
N° 263 - octobre 2007
La nouvelle drogue des orphelins de l’indépendance
Le bon vieil opium du peuple
Victor-Lévy Beaulieu
L’empereur Napoléon 1er, qui s’intéressait à tout ce qui fait que l’homme est ce qu’il est, demandait régulièrement à des experts de lui fournir des études, non seulement sur l’état de la France, mais aussi sur l’évolution de l’humanité. L’un de ses rapporteurs les plus célèbres fut le scientifique Laplace. Après avoir lu ses observations sur le monde moderne, Napoléon dit à Laplace : « Vous ne parlez pas de Dieu dans votre ouvrage. ? » Que répondit Laplace à Napoléon ? « Dieu n’est pas une hypothèse dont j’ai besoin. »

Les conséquences de la pensée de Laplace sont faciles à faire venir. C’est la croyance en Dieu qui est à l’origine des religions et ce sont les religions qui sont la source principale de la plupart des maux qui ont affligé l’humanité depuis qu’elle existe. L’homme étant incapable de comprendre le monde parce qu’il n’avait pas les moyens de le dominer, inventa les religions après avoir inventé Dieu. À l’origine, le but était noble parce qu’on se posait les questions fondamentales et qu’on essayait d’y répondre : « D’où venons-nous ? Qui sommes-nous? Y a-t-il une vie après la mort ? »

Le problème, c’est qu’une fois les Églises bien établies, elles s’érigèrent en des pouvoirs qui, pour se conserver, oublièrent pourquoi on les avait fondées : de la cosmogonie, on passa à la théologie; de l’approfondissement de l’homme, on passa à la toute-puissance de Dieu. Ainsi ont été inventés le fondamentalisme et la politique du « Crois ou meurs ! » Les découvertes scientifiques qui rendaient dérisoires le monde de la croyance et de la superstition furent considérées comme des hérésies et combattues par le feu et par le sang. Les Églises étaient devenues si riches que le pouvoir civil ne comptait plus pour rien dans le gouvernement du monde, tout étant devenu affaire de religion. Les croisades chrétiennes de l’Occident contre l’islamisme de l’Orient furent l’apogée de cette évolution-là.

Il fallut qu’arrive Philippe le Bel au XIIIe siècle pour qu’ait lieu pour la première fois la séparation de l’Église et de l’État : le pape Boniface VIII, qui prétendait régner sur le temporel et l’intemporel, et qui avait fait de l’Église catholique la plus grande puissance financière de l’Occident, perdit sa guerre contre Philippe le Bel : le trésor papal fut réquisitionné, ce qui permit à l’Occident d’instaurer une société civile qui prit de nouveau confiance en l’avenir qui n’est qu’une métaphore du progrès. On ne sait plus aujourd’hui que si la Révolution française a été un échec, ce fut en grande partie la faute de Robespierre qui, oubliant les objectifs laïques de la Révolution, voulut imposer aux Français par la terreur le culte de l’Être suprême, ce qui revenait à mettre la religion au-dessus de tout. Robespierre fut guillotiné, mais il faudra attendre encore quelques siècles avant que sa politique absurde ne devienne lettre morte.

Plutôt que de chercher à tirer leçon de la mort de Robespierre, les Églises se refermèrent sur elles-mêmes et devinrent ce pouvoir rétrograde qui, aujourd’hui, est une insulte à l’intelligence humaine. Aucune religion n’y échappe puisque chacune est bâtie sur l’exploitation de l’ignorance, sur le lessivage de cerveau par l’éducation, sur la peur ou sur la terreur. D’où ces guerres démentielles dans lesquelles en Irak et en Afghanistan s’affrontent le fondamentalisme religieux occidental et le fondamentalisme religieux oriental.

Ainsi que l’a prouvé la science, le problème de l’homme est que son cerveau évolue moins rapidement que la technologie. Il nous a fallu des dizaines de milliers d’années pour passer du simple homo erectus à ce que nous sommes aujourd’hui. Or, en seulement cinquante ans, le monde technologique a évolué davantage que depuis les débuts mêmes de l’humanité. Si notre éducation est une faillite, c’est que nous nous mouvons mentalement dans un univers obsolète et que nous nous montrons impuissants à comprendre que nous vivons aujourd’hui ce que l’homme du Moyen Âge a vécu quand la Renaissance lui est tombée dessus. Nous avons peur de la modernité parce que nous avons peur que l’élargissement de notre cerveau, donc l’élargissement du champ de notre conscience, nous force à changer radicalement nos rapports à la religion et à l’avenir.

Moi, je suis comme Laplace : je n’ai pas besoin de l’hypothèse de Dieu pour croire que l’homme, bien que né du hasard comme les dinosaures, est une bête de progrès. Ce progrès, ce me semble, passe par l’abolition de toutes les religions qui ne correspondent plus à rien de ce que nous sommes, sinon à une espèce de folie qui fait de la plupart d’entre nous des schizophrènes, des aliénés et des fanatiques. C’est encore plus déterminant dans une société comme la nôtre dont l’être identitaire est politiquement dans une impasse. L’idée de l’indépendance du Québec a fait venir en chacun de nous des rêves et des espoirs qui, loin de se réaliser, se sont effilochés à un point tel que le doute s’est pour ainsi dire installé à demeure. Et quand on doute autant, on ne se sent pas que menacé : le vieux fond chrétien refait surface sous forme de culpabilité et de remords. Les citoyens ne pouvant trouver ni absolution ni assomption dans les partis politiques dont les rêves et les espoirs se limitent désormais à accéder au pouvoir et à le conserver, que voulez-vous qu’il arrive, sinon la tentation de se réfugier dans des valeurs qui ne tiennent plus debout toute seules tellement elles sont périmées.

Quand le politique n’est plus porteur d’un rêve plus grand que celui qui anime un simple individu, on glisse vers la droite, celle de l’esprit comme celle du corps. C’est qu’il ne suffit pas d’avoir un ensemble de citoyens pour faire une société véritable, solidaire et progressiste. C’est l’idée de la nation qui, liant et reliant le tout, permet à chacune de ses parties d’être aussi grande que la totalité.

Lorsque le politique est une lâche et veule démission, il ne faut pas rester les bras croisés, mais reprendre le combat, aussi bien contre la religion que contre ces chefs de partis, ces ministres, ces députés et ces élites ignares qui se trahissent et nous trahissent pitoyablement.

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