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L'escouade des éditorialistes prend la relève
N° 199 - mai 2001

Paul Cliche fait l’analyse de l’élection dans Mercier
Paul Cliche
Les résultats de la récente élection partielle dans la circonscription de Mercier ont accentué une tendance inquiétante pour l’avenir du projet souverainiste.

Cette dernière s’est d’abord manifestée lors des élections générales de 1998 marquées par la désaffection du Parti québécois d’une partie de sa clientèle sociale démocrate, jusque là captive, en réaction à l’adoption de la politique du déficit zéro qui a consacré, aux yeux de plusieurs, le virage à droite du gouvernement péquiste. Il s’agissait d’une baisse sensible du taux de participation due principalement à l’abstention d’électeurs souverainistes qui ne se trouvaient plus à l’aise dans le giron du grand parti, mais qui, à cause d’un des effets pervers du mode de scrutin majoritaire à un tour notamment, ont alors considéré qu’ils « perdraient leur vote » en appuyant une formation ou des candidats souverainistes non péquistes.

Plus la participation baisse, plus le PQ recule

Des élections générales de septembre l994, alors que les péquistes ont repris le pouvoir sous la direction de Jacques Parizeau, à celles de novembre 1998, alors qu’ils l’ont conservé sous la direction de Lucien Bouchard, le taux de participation a en effet baissé de 81,6 % à 78,2%, soit de 3,4 % (quelque 130000 électeurs).

On s’entend sur le fait que le principal phénomène des élections de 1998 a été la progression de l’Action démocratique qui, passant de 6,5 % à 11,8 % des suffrages, a presque doublé ses appuis en recueillant près de 228 000 votes de plus aux dépens des deux partis dominants. Mais celui dont la signification est probablement la plus importante a été le recul encaissé par le Parti québécois. Ce dernier a en effet reçu plus de 000 votes de moins qu’aux élections de 1994 malgré l’inscription de 350000 nouveaux électeurs sur les listes. Il s’est ainsi classé second en termes de suffrages après le Parti libéral qui a vu son nombre d’électeurs augmenter de plus de 34 000. Remarquons au passage – autre aberration causée par le mode de scrutin – que le PQ s’est maintenu au pouvoir avec une confortable majorité parlementaire malgré ce deuxième rang (76 députés sur l25).

Les statistiques qui précèdent ne permettent pas de quantifier de façon exacte combien d’électeurs péquistes de l994 ne se sont pas rendus aux urnes en l998 sur les quelque 150 000 abstentionnistes additionnels alors dénombrés. Ils permettent toutefois de conclure avec certitude que la hausse de l’abstention d’une élection à l’autre est due en bonne partie au décrochage d’électeurs péquistes de l994.

L’exemple des trois dernières élections tenues dans la circonscription de Mercier est encore plus probant. Il y a une troublante corrélation entre la baisse du taux de participation en novembre l998 et en avril 2001 avec la baisse du soutien populaire accordé aux candidats péquistes lors des mêmes scrutins. Ainsi, le taux de participation a baissé de 5% de 1994 à 1998; le soutien péquiste pour sa part a diminué de 1,1 %. De l998 à 2001, la participation a chuté de 34,2 % et le support péquiste de 26,8 %.

Les affaires Michaud et Toussaint n’expliquent pas tout

Certes, l’analyse des résultats de l’élection du 9 avril dernier dans Mercier doit tenir compte du fait que certains facteurs y ayant joué un rôle important seront absents lors des prochaines élections générales. Ainsi, la participation est au moins 25 % plus faible lors d’une partielle. De plus, le sort du gouvernement n’était pas en jeu et les affaires Michaud et Toussaint, qui ont secoué coup sur coup le camp gouvernemental, ont été directement responsables de l’abstention de plusieurs électeurs péquistes traditionnels. Mais il reste quand même que le virage à droite du gouvernement péquiste et l’éloignement des dirigeants du parti de leur base militante, illustré par le parachutage d’un apparatchik, ont incité plusieurs chefs de file locaux à rejoindre l’organisation du candidat de l’Union des forces progressistes.

Pour la première fois aussi, un candidat non péquiste a reçu un appui substantiel d’électeurs souverainistes brisant ainsi le monopole que le PQ prétend avoir depuis toujours sur cette mouvance et libérant par le fait même l’aile sociale démocrate qui en avait été captive jusque là. Et il est à prévoir qu’un phénomène de même nature se répétera dans plusieurs autres circonscriptions lors des prochaines élections générales, pour peu que les partis progressistes et leurs alliés de la gauche sociale sachent étendre et rendre permanente une coalition semblable à celle qui a si bien fonctionné dans Mercier.

Le gouvernement Landry a déjà lancé son offensive de récupération et il tentera de réparer la brèche, mais on peut prévoir d’ores et déjà que pour plusieurs ce sera « trop peu trop tard ». Le mouvement semble irréversible, surtout que la lutte contre la mondialisation sauvage sera son principal catalyseur auprès d’une jeunesse qui a repris goût à l’engagement politique.

Il ne faut toutefois pas oublier qu’un processus aussi personnel et parfois déchirant que celui d’un transfert d’allégeances politiques n’est pas un automatisme.

Ainsi, l’argument massue du référendum constitutionnel raté, qui a incité tellement d’électeurs dans le passé à voter péquistes en se faisant violence, peut encore avoir de l’effet. Mais comme cet argument est de plus en plus usé après seize années d’exercice de pouvoir péquiste où la souveraineté semble aussi éloignée qu’au début de la décennie soixante-dix, plusieurs souverainistes, démoralisés, préféreront s’abstenir.

Qui a peur de perdre son vote ?

Il en va de même de la peur de « perdre son vote », car le scrutin majoritaire, contrairement au proportionnel où tous les votes comptent et ont un poids égal, ne comptabilise aucunement pour fins de représentation parlementaire les suffrages de ceux qui appuient des candidats défaits; ce qui a été le cas de plus de deux millions d’électeurs en 1998 (54,4 % de l’électorat).

Se sentant impuissants, plusieurs souverainistes risquent de s’abstenir devant ce qu’ils considèrent comme une absence de choix. Landry n’a pas le choix 0 il doit respecter l’engagement pris par son parti il y a 30 ans

On peut donc prévoir, pour ces diverses raisons, que l’abstention des souverainistes sera encore plus prononcée lors des prochaines élections générales, pendant que le Parti libéral continuera à faire le plein de ses voix en grande partie à cause des convictions fédéralistes de ses supporteurs. C’est ainsi que l’abstention souverainiste rendra une victoire libérale fort possible malgré l’handicap du « gerrymandering » ethnique qui oblige le parti de Jean Charest à recueillir au moins 300 000 votes de plus que les péquistes (7,5 % des suffrages) pour obtenir autant de sièges parlementaires.

Nous sommes à l’heure de la proportionnelle

Mais le gouvernement Landry peut faire en sorte que l’abstentionnisme souverainiste se tarisse en adoptant un mode de scrutin proportionnel où tous les votes compteraient et auraient un poids égal en plus d’assurer une représentation équitable des différentes tendances socio-politiques à l’Assemblée nationale.

Quelque 75 % des pays et des grandes villes du monde démocratique jouissent actuellement d’un tel mode de scrutin qui fait toute la place ou une place importante au principe de la proportionnalité. Ça fonctionne très bien partout à part quelques cas isolés, comme Israël, que les adversaires de la proportionnelle s’efforcent de monter en épingle. Seuls les États-Unis, la Grande-Bretagne et plusieurs des pays membres du Commonwealth britannique comme le Canada –plus le Chili depuis Pinochet – conservent le scrutin majoritaire à un tour. Et encore faut-il dire qu’un processus de réforme est en marche en Grande-Bretagne où l’Écosse, le pays de Galles, l’Irlande du Nord et même la ville de Londres se sont vus dotés de modes de scrutin à forte composante proportionnelle.

Le gouvernement Landry ne peut donc prendre le risque de laisser les libéraux s’emparer du pouvoir grâce à l’abstention massive de souverainistes désabusés ou désorientés. Après plus de seize ans d’exercice du pouvoir, il est plus que temps que les péquistes respectent l’engagement inscrit depuis trente ans dans le programme de leur parti en faveur d’une réforme du mode de scrutin. Jusqu’ici, des cinq premiers ministres péquistes, un seul, René Lévesque, a pris cet engagement au sérieux en tentant vainement, en 1984, de faire adopter par son caucus un projet de loi prévoyant que la proportionnelle régirait l’élection des 125 membres de l’Assemblée nationale.

Péquistes et libéraux, même ZLEA !

À moins que, comme dans Mercier le 9 avril, les péquistes préfèrent laisser élire les libéraux parce qu’ils se sentent davantage près d’eux idéologiquement, à cause de leur allégeance néolibérale commune, qu’avec les éventuels députés souverainistes progressistes qu’un mode de scrutin réformé pourrait contribuer à faire élire. Quand on voit le front commun que forment les péquistes et les libéraux en faveur de la ZLEA, on se dit que ce serait logique. Autre avantage pour les deux partis dominants qui forment un véritable tandem 0 le caractère de club privé de l’Assemblée nationale serait préservé. Mais à quel prix ? Celui de la mort du projet souverainiste. Ironie du sort, Bernard Landry deviendrait alors le fossoyeur de l’idée pour laquelle il s’est battu depuis quarante ans.

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