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Nos points de repère cardinaux
N° 262 - septembre 2007
Les régions sont spoliées de leurs forêts de proximité
Paradis de chasse et pêche à vendre à gros prix !
Camille Beaulieu
Rouyn-Noranda – La vente de lots agroforestiers à des Américains par une compagnie de Montréal et de mystérieux asiatiques de Laval bat son plein en Abitibi-Témiscamingue, au Saguenay Lac-St-Jean et dans le Nord-est ontarien.

La moitié du village de La Morandière près d’Amos appartient désormais à des non résidents appâtés par des p’tits paradis de chasse et pêche, des boisés faciles à revendre, avec en prime la chance de tomber sur un filon aurifère. L’argument du pissenlit périphérique perce aisément une cuirasse de citadins gavés de béton et de smog. Les régions, par contre, y perdent un atout majeur, la forêt de proximité.

Les petites annonces des hebdomadaires du Saguenay-Lac-St-Jean et d’Abitibi-Témiscamingue proclament depuis plus d’un an que Bertrand Tremblay achète des lots boisés et bien situés. Bertrand Tremblay est aussi directeur de Canadian Land Properties Ltd de Montréal, société spécialisée dans la revente de terrains par le truchement de publications canadiennes, américaines et d’un site Internet (http://www.canadianlandproperties.com/index.html#Contact%20Info).

« Les lots sont d’abord “ plumés ” ( récolte des essences commerciales) ce qui finance l’achat du spéculateur. Puis ils sont revendus beaucoup plus cher sous l’étiquette de paradis de chasse et pêche, » constate Daniel Lalancette, maire de Rochebaucourt. « Les acheteurs locaux ne peuvent pas concurrencer ! »

Canadian Land Properties Ltd fait son beurre de paysages bucoliques mais accessibles, vestiges du trop fameux « Grenier du Québec » de Maurice Duplessis sur lequel des milliers de colons se sont cassé les reins avant d’opter pour la jachère.

Une minorité a persisté, tel Hauris Lalancette de Rochebaucourt, colon cultivateur, ancien organisateur créditiste et candidat du PQ dans Abitibi-Ouest en 1973. Pierre Perrault utilise ce témoin truculent dans Un royaume vous attend (1975); Le retour à la terre (1977) et Gens d’Abitibi (1980) pour souligner l’abysse entre les promesses de la colonisation des années 1940-50 et le reflux miséreux ( les technocrates préfèrent dévitalisation ) des années1960-70. Séquelle de cette épopée, les terrains abandonnés sont souvent dotés des services essentiels : route, électricité, et parfois maison.

Canadian Land Properties a procédé ces derniers mois à la revente de : « lake, timbers, camp hunting paradises », de 1 à 313 acres dans les secteurs de Launay ou Rousseau en Abitibi, Rivière Du Bras Hamel au Saguenay, Fauqier en Ontario.

Le site de l’entreprise étale des affaires en or ! Une île sur le lac Abitibi : 45 000 US $; 52 acres boisés, rang 2 à La Morandière : 15 900 US $; ou encore 19 parcelles à Castagnier : 2, 950 US $ l’unité; de même que des lots zonés agricoles à Languedoc, Launay, Fledmont, Rousseau.

Des hyperliens mènent au site du ministère des Ressources naturelles confirmant l’inventaire de 313 sites aurifères potentiels dans les entrailles du paradis, à celui de la Chambre des notaires du Québec présentée comme garante d’éventuelles transactions et à Immigration Québec pour satisfaire aux desiderata de la Commission de protection du territoire agricole. Les ventes se font au comptant ou étalées sur cinq ans. Il faut compter 700 US $ pour l’ouverture du dossier.

Adepte du profil bas, Bertrand Tremblay prétend n’avoir acheté qu’une quarantaine de lots. « On fait souvent de la coupe ! », dit-il. Montréalais ou Américains, ses acheteurs ? « Ils investissent pour le long terme », précise-t-il.

Le « cash flow » de ce négoce permet à tout le moins d’assumer le coût des transactions foncières, de la coupe et du transport du bois, de la publicité dans une quinzaine de publications canadiennes ou américaines, du loyer d’un site Internet, celui d’un bureau montréalais et les salaires de trois associés.

Curieusement, les ventes de ces bois échappent au registre des responsables de la mise en marché des boisés privés dans ces régions : Mario Cousineau et Daniel Fillion, directeurs du syndicat des producteurs de bois à Rouyn-Noranda et à Jonquière.

Quoique plus visible, Bertrand Tremblay n’est pas seul dans cette course de fonds de terre. Solidarité rurale en Abitibi-Témiscamingue 1) s’étonne qu’à Launay, récemment, quatre lots aient été cédés à un groupe de Chinois domiciliés à Laval qui les ont immédiatement revendus à deux Américains de Monroe en Géorgie et de Jewell au Kansas. Cette touche d’exotisme n’est peut-être pas étrangère à la présidente de Canadian Land Properties Ltd, Rebecca Li.

Les transactions respectent les règles du ministère des Ressources naturelles, de la Fédération des producteurs de bois et de la Commission de protection des territoires agricoles du Québec (CPTAQ). L’article 16 de la Loi sur l’acquisition de terres agricoles accorde un feu vert automatique lorsque l’acheteur prévoit s’établir au Québec dans l’année qui suit.

Solidarité rurale n’en dénonce pas moins l’effet de ces ventes de garage. « On plume les lots, on n’y fait aucun entretien ou mise en valeur. On est en pleine désintégration », déplore le maire de La Morandière, Micheline Bureau. Le géographe et consultant Julien Rivard de la firme Devamco observe que « cette dilapidation du territoire en complique singulièrement l’aménagement et la mise en valeur. »

Ces boisés constituent la forêt de proximité, seule ressource ligneuse disponible pour les projets régionaux d’agroforesterie et de deuxième ou troisième transformation du bois. Les papetières monopolisent sous forme de CAAF ( contrat d’aménagement de d’approvisionnement forestier d’une durée de 25 ans) la plupart des forêts dans ces régions.

Quelques villages du secteur d’Amos ont contre-attaqué en achetant une trentaine de lots parmi les plus menacés : lots abandonnés ou ceux dont les propriétaires sont âgés ou aux prises avec des difficultés financières. « On limite les dégâts », explique l’agent de développement agroforestier, Guillaume Lauzon.

La Cellule des Coteaux, un organisme d’aménagement local sans but lucratif, y teste maintenant, en collaboration avec l’Institut de recherche en biologie végétale de Montréal, le rendement de productions agroforestières ultrarapides comme le liard ou le saule. Les développements technologiques de la dernière décennie permettent d’envisager l’utilisation de ces essences dans la production de copeaux, granules, éthanol cellulosique et même de pâtes et papiers.

Le milieu veut sortir du développement traditionnel d’une bille d’épinette, confirme François Gendron, député du coin et ex-ministre des Ressources naturelles. Bref, un projet a été soumis à la Conférence régionale des élus et à la Commission forestière régionale.

Mais, voilà que la mesure prophylactique prend une ampleur inattendue. Rochebaucourt et Champneuf ont découvert en pistant leurs spéculateurs qu’un pourcentage important de leurs territoires est à la fois zoné vert (agricole sous juridiction du MAPAQ) et sous CAAF (forestier sous juridiction du MRN) alloué à Abitibi-Consolidated.

Du coup les villages réclament ce butin, une vingtaine de kilomètres carrés, pour l’incorporer au projet de La Cellule des Coteaux. « Si deux lois se touchent, il faudra voir ce qui prévaut, la survie des paroisses ou l’intérêt des actionnaires d’Abitibi Consolidated ? », s’interroge Daniel Lalancette, maire de Rochebaucourt.

Après comparaison de ses cartes avec celles du MAPAQ, le MRN régional a réalisé que 0,3 % de la superficie des CAAF d’Abitibi-Témiscamingue et du Nord du Québec est ainsi, à la fois agricole et forestière.

Ministères et organismes s’interrogent maintenant devant cette patate chaude. « Au sens de notre loi la coupe de bois est de l’agriculture, ce qui m’embête c’est la durée du contrat (CAAF), 25 ans, » résume Hélène Lemieux, porte-parole de la Commission de protection du territoire agricole.

Il y a du flou dans la définition de produit agricole, reconnaît Line Charland, directrice régionale du MAPAQ. « Quand on cultive pour l’alimentation c’est de l’agriculture, souligne-t-elle. Les arbres de Noël et les plants de reboisement sont maintenant considérés produits agricoles. Le saule lui-même pourrait relever des deux ministères, MAPAQ ou MRN, selon que les prélèvements sont réguliers ou à long terme ! »

Le débat menace de rester théorique. Ce même CAAF d’Abitibi Consolidated a été transféré l’an dernier par le ministre des Ressources Naturelles, Pierre Corbeil, de l’usine de Champneuf vers une autre usine de la même compagnie à Senneterre. Québec rompait ainsi pour la première fois en vingt-cinq ans le lien liant un CAAF à une usine, ce qui est la raison d’être même des CAAF au Québec. Les aspirations de quelques villageois ne pèsent sans doute pas lourd devant de tels intérêts.

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