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Nos points de repère cardinaux
N° 262 - septembre 2007
Au moment où le Parti Québécois et l’ensemble du mouvement souverainiste s’interrogent sur leur avenir, la biographie de Pierre Bourgault nous invite à nous replonger dans l’histoire du RIN
Sortir du Canada pour s’ouvrir au monde
Pierre Dubuc
Avec Jean-François Nadeau comme guide, c’est un voyage rafraîchissant et combien nécessaire.

Bourgault a toujours déclaré qu’il fallait « sortir du Canada pour s’ouvrir sur le monde », mais l’ouvrage de son biographe nous montre un Bourgault qui avait aussi compris qu’il fallait « s’ouvrir sur le monde pour sortir du Canada ».

Nadeau rappelle comment, à ses premiers balbutiements, le mouvement indépendantiste au début des années 1960 s’abreuvait aux théories de la décolonisation, « un concept présenté et élaboré progressivement dans les œuvres de penseurs tels Franz Fanon, Jean-Paul Sartre, Albert Memmi et Jacques Berque. » Cette inspiration intellectuelle nouvelle permettait, écrit Nadeau, « de réenvisager l’expression du nationalisme traditionnel, de comprendre et d’expliquer d’un autre point de vue le sort fait à l’élément canadien-français au Canada. »

Une autre source d’inspiration très concrète était la lutte des Noirs aux États-Unis. « La langue, pour un Québécois, joue le même rôle que la couleur pour un Noir », déclare Bourgault qui propose que le RIN utilise « les méthodes de la résistance passive, inspirées par le mouvement de défense des droits civils aux États-Unis ». Tandis que les Afro-Américains organisent des sit-ins contre la ségrégation raciale, les militants du RIN occupent de la même façon, dès l’été 1965, des restaurants unilingues anglais du centre-ville de Montréal, rappelle le biographe de Bourgault.

Bourgault adapte le discours de la décolonisation à notre situation : « Quand on est capable d’accepter sans mot dire, lance-t-il entre autres, que la langue de travail de plus de un million de travailleurs québécois soit une langue étrangère, soit l’anglais chez nous, c’est qu’on est colonisé. Quand on accepte calmement qu’il y ait à Montréal quatre stations de radio francophones, cinq stations anglophones et une station fédérale, c’est qu’on est colonisé. Quand on accepte que beaucoup de rues et de monuments de nos villes portent le nom de ceux qui nous ont vaincus, c’est qu’on est colonisé. »

Une de ses cibles de prédilection est l’université McGill. Pour Bourgault, rapporte Nadeau, « le symbole de l’inégalité socioculturelle qu’est l’université McGill continue de susciter son dégoût. Il explique que l’université McGill a été construite avec de l’argent “ saisi des jésuites canadiens-français ”. »

Pour rétablir l’équité, Bourgault réclame plus d’une fois que le Québec cesse de subventionner le système d’enseignement anglophone. À Chambly, devant les membres du club Richelieu, Bourgault explique qu’« il ne s’agit que de rétablir un équilibre rompu depuis la Conquête ». Tout cela dans le but d’offrir à tous un système scolaire gratuit et en français. À Montréal, devant un groupe d’étudiants, il réclame avec force que le gouvernement mette vraiment « en œuvre l’instruction gratuite ».

Sa position en faveur de l’unilinguisme français sera une des principales pommes de discorde avec René Lévesque. Mais l’adoption de la Charte de la langue française le force à réviser sa pensée au sujet de la question linguistique. La défense de l’unilinguisme telle qu’il la proposait lorsqu’il était au RIN ne lui semble plus nécessaire.

Bourgault, et le RIN sous sa présidence, débordent largement du cadre des thèmes nationalistes classiques. Nadeau insiste : « Il le dira et le répétera encore et encore : “ l’indépendance n’est pas une fin en soi, elle est un moyen, un instrument, rien de plus. ” »

Jeune président du RIN, il déclare : « Il ne faut pas oublier que c’est le RIN qui a d’abord prêché la nationalisation de l’électricité, la réforme de l’éducation, la caisse de retraite, et la récupération des pouvoirs d’Ottawa », feignant d’ignorer les groupes qui avaient mis de l’avant de telles propositions avant les années 1960.

Dans son programme, le RIN propose entre autres un régime d’impôt sur le revenu qui soit progressif, de nationaliser la société de téléphone Bell et la sidérurgie Sidbec, de créer une société ferroviaire mixte qui intégrerait, avec du capital national, les réseaux québécois du Canadien National et du Canadien Pacifique.

Pour y arriver, Bourgault parle de réaliser la « révolution nationale » en précisant qu’« on s’apercevra, à la lecture de ce programme, que les solutions proposées sont presque toutes irréalisables sans cet instrument essentiel qui s’appelle l’indépendance. »

Le RIN, avec Bourgault, est dans la rue pour défendre « le syndicalisme et les travailleurs ». Il réclame « une séparation de l’État et de l’Église », « propose d’accorder l’égalité juridique totale aux femmes ».

Plus tard, en 1972, Bourgault critique le PQ pour ne pas s’être montré solidaire des centrales syndicales lorsque Bourassa a emprisonné les trois chefs syndicaux. « Il faut se ranger résolument du côté du travailleur, dit-il. Il ne suffit pas de brandir notre programme. C’est pas parce qu’il y a de la cochonnerie dans les syndicats que l’on peut se permettre de les abandonner. Il ne faudra pas hésiter à descendre dans la rue dans des manifestations de masse. »

À ce combat pour la « révolution nationale », Bourgault convie les Québécoises et les Québécois de toutes provenances. « Ce n’est pas par leurs origines que se définissent les Québécois, mais par leurs objectifs et leurs aspirations collectives », plaide-t-il.

C’est dans cette même perspective d’ouverture au monde que Bourgault affirme que les Québécois « ont le devoir d’accorder tout le respect qui se doit au désir d’autodétermination des autochtones du Québec », quelque forme qu’il prenne, y compris l’indépendance nationale.

C’est ce projet social et national radical, solidement ancré dans la réalité sociale québécoise, que le RIN a propagé sur l’ensemble du territoire québécois lors des élections de 1966 provoquant un véritable séisme politique. À sa première sortie électorale, à peine six ans après sa création, le RIN provoquait la défaite de « l’équipe du tonnerre » libérale de Jean Lesage en faisant basculer treize circonscriptions électorales du côté de l’Union nationale. À Sept-Îles, la population de la ville votait de façon incroyable à 53 % en faveur de Pierre Bourgault qui avait choisi de se présenter dans une circonscription de la Côte Nord.

L’année suivante, le Général de Gaulle pouvait s’appuyer sur la légitimité de l’idée d’indépendance, fruit de la percée électorale du RIN, pour lancer son célèbre « Vive le Québec libre ! » En 1968, René Lévesque quittait le Parti libéral pour former ce qui allait devenir le Parti Québécois. Et la suite est connue.

En fait, il serait plus juste de dire qu’elle est toujours en débat. Certains diront que René Lévesque a étouffé l’élan initial avec ses atermoiements, sa distanciation à l’égard des travailleurs, son étapisme ? D’autres, comme le docteur Jacques Ferron, cité par Jean-François Nadeau, affirment que « Bourgault a été un précurseur, quand le temps n’en était pas encore à la politique, mais à la prédication ».

Chose certaine, si le mouvement indépendantiste veut reprendre son envol, il ne pourra se contenter de vagues évocations du pays rêvé, mais s’arrimer à nouveau aux préoccupations sociales et nationales du peuple québécois comme le fit le RIN. Et le renouvellement du discours souverainiste tant souhaité ne se fera qu’en inscrivant le Québec dans le grand courant de libération et d’émancipation qui se développe depuis quelques années en Amérique latine et ailleurs dans le monde. Encore aujourd’hui, le Québec doit « s’ouvrir au monde pour sortir du Canada ».

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