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Nos points de repère cardinaux
N° 262 - septembre 2007
Au pays des aveugles, les borgnes se nomment Rabaska et Gros-Cacouna
L’inconscience du passé n’est pas un projet d’avenir
Victor-Lévy Beaulieu
Quand les multinationales veulent faire taire ceux qui s’opposent à leur puissance, elles ont maintenant recours aux tribunaux, certaines à l’avance qu’elles vont gagner puisque, à moins de s’appeler Crésus, il est impossible pour n’importe quel mouvement de pression ou n’importe quel citoyen d’avoir les moyens de se colletailler juridiquement avec les corporated bums d’aujourd’hui. Les promoteurs du port méthanier de Rabaska à Lévis viennent d’en faire la scandaleuse démonstration : des opposants à leur projet ont dû accepter un règlement hors-cour qui les empêche maintenant d’exercer leur droit de parole !

Bien évidemment, les gouvernements, qui ne cessent de nous parler de liberté, d’égalité et de fraternité, ont laissé dire et faire, ce qui confirme l’idée que nous avions déjà : nous ne vivons pas dans une démocratie véritable, mais dans une caricature de démocratie, selon l’expression que Pierre Vadeboncoeur utilisait déjà en 1960.

Depuis plusieurs semaines, on met ou remet en cause tout ce qui bouge autour des projets de Rabaska et de Gros-Cacouna : Quand on ne prend pas la défense des commissaires du BAPE, on se porte au secours de nos édiles municipaux, tous favorables aux ports méthaniers. Quand un scientifique nous démontre clairement que l’établissement de deux ports méthaniers ne pourra qu’affecter dangereusement la faune et la flore aquatique du Saint-Laurent, comme c’est arrivé partout ailleurs, les scribes à la solde des multinationales nous inondent aussitôt d’articles dont la seule qualité est de vouloir noyer le poisson dans son eau. Quand on insiste sur le fait que Rabaska et Gros-Cacouna seront de terribles agents de pollution, on a droit à des arguments aussi crétins que celui-ci, qui vient d’un commissaire du BAPE si ma mémoire est bonne : « Bien sûr, les ports méthaniers sont des industries qui polluent, mais on arrivera quand même à un certain équilibre grâce au programme anti-pollution du gouvernement québécois. » Est-il possible d’être plus épais que ça ?

La réponse est malheureusement oui. Vous n’avez qu’à mettre au pied du mur nos édiles, tant municipaux que provinciaux, si vous voulez que le peu de cheveux qu’il vous restent encore sur la tête tombent d’un coup : une possible catastrophe à Lévis ou à Gros-Cacouna, dit l’un, est un risque calculé (calculé comment et par qui, ça, pas moyen de le savoir). De toute façon, dit l’autre, l’important c’est de créer des emplois. Quand on pense qu’Henri Massé, patron de la FTQ, est de cet avis-là, il y a de quoi s’inquiéter et s’insurger. On se croirait revenu au début du 19e siècle quand, toujours dans cet esprit de création d’emplois à tout prix, on a laissé les entreprises étrangères saccager sauvagement nos forêts, notre-sous-sol, nos lacs et nos rivières. Ça créait de l’emploi, mais depuis cinquante ans, nous payons très cher ces foutus emplois !

Je suis donc de ceux qui pensent que les projets de Rabaska et de Gros-Cacouna ne devraient pas voir le jour. Ils correspondent trop à ce que nous devons abolir du passé si nous voulons lutter efficacement ne serait-ce que pour notre simple survie. Depuis des années déjà, les scientifiques nous disent qu’on ne devrait établir de nouveaux ports méthaniers qu’en eau profonde, loin des grandes et petites agglomérations. Depuis des années aussi, les scientifiques nous disent qu’il y a une solution à nos problèmes énergétiques, et que cette solution-là ne passe ni par le pétrole ni le gaz naturel, mais par l’énergie solaire.

Depuis l’invention de la pile électrique par Volta en 1800, il nous a fallu 150 ans pour découvrir tout ce que nous pourrions tirer du Soleil comme énergie propre. Quelques pays comme l’Allemagne et le Japon l’ont compris avant tout le monde et sont en train de réaliser la grande Révolution de notre siècle : plusieurs villages et petites villes de l’Allemagne et du Japon sont maintenant éclairés et chauffés grâce à l’énergie solaire. En Afrique profonde, on transporte à dos de chameau de petits panneaux solaires qui fournissent assez d’électricité pour les besoins d’une maison. Les Japonais viennent de mettre au point des panneaux solaires qui ont l’épaisseur d’une feuille de papier, donc faciles à installer partout.

Bien sûr, cette énergie coûte actuellement plus cher que la transformation du pétrole, du gaz naturel et de l’eau en électricité. Une raison toute simple en est la cause : le nombre de consommateurs qui l’utilisent. Avant qu’Henry Ford n’invente le montage en chaîne de ses voitures, peu de gens pouvaient se payer le luxe d’en acheter une. Ce ne fut plus le cas après. Par nécessité, l’énergie solaire verra bientôt le nombre de ses utilisateurs augmenter de telle façon que le coût de cette énergie inépuisable et propre sera concurrentiel par-devers toutes les autres.

On en serait déjà là si, plutôt que de mettre tous ces milliards de dollars dans une énergie fossile polluante et appelée à disparaître, on se tournait résolument vers le Soleil auquel nous devons d’être là, sur cette Terre que, à défaut de voir plus loin que le bout de notre nez, nous dévastons sordidement.

Je trouve absolument dommage qu’une jeune société comme la nôtre se tourne avec autant d’inconscience vers le passé plutôt que vers l’avenir, vers la contre-révolution plutôt que vers la Révolution. Avec les projets de Rabaska et de Gros-Cacouna, le risque est grand qu’on commette la même bêtise que nos gouvernements ont faite avec Bombardier : tandis que ses trains hyper-modernes roulent partout dans le monde, nous devons, nous Québécois, voyager dans des wagons vétustes, tirés par des locomotives qui datent de la Révolution industrielle, sur des rails en si mauvais état que ça ne cesse pas de dérailler !

Des visionnaires ! Comme nous en avons besoin dans notre semblant de pays démocratique qui, à force de ne plus savoir penser, prend le cauchemar pour le rêve, l’enfer pour le paradis, la cochonnerie pour la propreté, le suicide assisté pour le bonheur !

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