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Nos points de repère cardinaux
N° 262 - septembre 2007
Le prochain encan de l’Institut économique des soldes
Hydro-Québec une fois ! Deux fois ! Trois... ?
Gabriel Ste-Marie*
L’ancien président de la Standard Life, Claude Garcia, s’est joint à l’économiste de l’Institut économique de Montréal et professeur à l’Université de Montréal, Marcel Boyer, pour publier un document prônant la privatisation d’Hydro-Québec. Les auteurs proposent d’augmenter les tarifs d’électricité afin de rendre la société d’État plus profitable, pour ensuite la vendre pour la somme de 130 milliards $. Ce qui permettrait de rembourser la dette du Québec et les économies d’intérêts qui en découleraient serviraient à diminuer les impôts.

Un tel raisonnement ne tient pas la route et serait désastreux pour les contribuables. Même si le projet nous permettait d’économiser les intérêts de la dette, il faudrait en contrepartie absorber les hausses de tarifs et se passer des bénéfices que verse annuellement Hydro au gouvernement.

Effectuons le calcul. Le gouvernement du Québec paie 5,4 milliards $ en intérêts sur la dette annuellement, et non 7,6 comme l’affirme M. Garcia. La différence entre les deux montants est une écriture comptable associée à l’écart entre les engagements futurs du gouvernement pour les retraites. La croissance du Fonds d’amortissement des régimes de retraite comblera éventuellement l’écart. Bref, cette différence apparaît dans les écritures, mais ne sera jamais déboursée.

M. Garcia propose d’arrimer la hausse des tarifs d’électricité à ceux de l’Ontario. Selon lui, cela suffirait pour conclure la vente au prix souhaité. Dans son document, M. Garcia évalue cette hausse à 7,3 milliards $ de plus en facture d’électricité pour les Québécois. Pour que le tableau soit complet, rappelons qu’en 2006 Hydro-Québec a versé trois milliards $ au gouvernement du Québec en bénéfices, taxes et frais.

En faisant le compte, nous constatons que le projet de privatiser Hydro-Québec ferait perdre cinq milliards $ annuellement aux contribuables québécois. Certes, nous économiserions 5,4 milliards en intérêts par année, mais perdrions 10,3 milliards, soit 7,3 milliards en tarifs supplémentaires et 3 milliards en manque à gagner pour le gouvernement. Bien sûr, nous n’aurions plus de dettes, mais Hydro-Québec ne nous appartiendrait plus. Nous serions comme cet individu qui, après avoir vendu sa maison pour rembourser ses dettes, se demande où il va aller coucher.

Vendre Hydro revient à tuer notre poule aux œufs d’or. Il serait possible de réaliser un calcul plus précis en prenant en compte d’autres facteurs, comme les impôts que paierait l’entreprise privatisée ou encore l’augmentation graduelle des tarifs. Mais surtout, il faut évaluer la catastrophe annoncée pour nos régions.

L’économie de nos régions dépend de notre principal avantage comparatif sur les autres pays : de l’électricité de qualité à faible coût. Retirer cet avantage ne signifie pas seulement perdre les emplois directement liés aux industries concernées, mais aussi la faillite des petites et moyennes entreprises qui sont en lien avec ces secteurs économiques. Il en va de même pour les commerces. Augmenter les tarifs d’électricité plongerait plusieurs régions en dépression économique.

Le duo Garcia - Boyer fonde ses raisonnements sur notre électricité québécoise qui serait vendue sous le prix du marché. Sans avancer de chiffre, M. Boyer définit ce prix de la sorte : « quel prix pourrait-on obtenir sur le marché pour nos kWh, si nous ne les consommions pas. »

Ça revient à calculer le prix qu’Hydro reçoit pour ses exportations additionnelles d’électricité. Le tarif moyen de nos exportations a été de 7,9 ¢/kWh en 2006. En retirant de cette moyenne la pointe estivale, où les marchés américain et ontarien sont en pénurie et où Hydro exporte déjà le maximum d’électricité possible à des tarifs très élevés, il reste la normale où le prix oscille autour de 7,5 ¢/kWh.

Même si l’Ontario facture 11,2 ¢/kWh à sa population et New York 19,2 ¢/kWh, ils achètent l’électricité à Hydro-Québec 7,5 ¢/kWh. Il s’agit du « prix du marché » de M. Boyer. Comble de non-sens, il s’agit justement du tarif que nous avons payé en 2006 au Québec, lorsqu’on y inclut la TPS et la TVQ ! Ceci prouve bien que les tarifs d’Hydro sont assez élevés.

Ceci est d’autant plus vrai que nous payons l’électricité 3 % plus cher qu’en Colombie-Britannique et 5 % de plus qu’au Manitoba. En tenant compte des taxes, nos tarifs sont similaires à ceux de l’État de Washington. C’est que cet État et ces provinces ont, comme nous, développé de grands barrages hydro-électriques plutôt que de recourir au charbon, au gaz et au nucléaire.

Il faut aussi se souvenir que notre société d’État nous vend l’électricité deux fois plus cher que son coût de production. C’est d’ailleurs ce qui lui permet de réaliser des bénéfices exceptionnels. Puisque les bénéfices tombent dans les coffres du gouvernement, toute augmentation des tarifs d’électricité constitue une taxe régressive, affectant davantage les moins nantis.

On invoque souvent l’argument que l’augmentation des tarifs permettrait de réduire le gaspillage de la consommation d’électricité. Or, les études réalisées sur le sujet démontrent qu’il faut une grande variation du prix pour déceler un faible changement dans les habitudes de consommation.

En fait, les campagnes de sensibilisation sont plus efficaces que les augmentations de tarifs et présentent l’avantage de ne pas pénaliser les plus pauvres. Quelques provinces et États commencent à installer des compteurs d’électricité intelligents à l’intérieur des résidences, qui informent le consommateur de sa dépense instantanée d’électricité. Une telle innovation envoie un signal clair et permet de détecter la présence de lumières laissées allumées inutilement. Il faut chercher les solutions efficaces pour diminuer notre consommation d’électricité dans cette direction.

Nous n’avons aucun besoin d’augmenter nos tarifs d’électricité. Le projet de MM. Garcia et Boyer va à l’encontre de l’intérêt des contribuables québécois. De telles actions désavantagent les moins nantis et menacent la survie de plusieurs régions du Québec.

Toutefois, il est clair que la privatisation de notre société d’État serait fortement lucrative pour les futurs actionnaires et profiterait à la filière du gaz naturel, qui deviendrait une solution de rechange énergétique. À mon avis, ce sont principalement ces considérations qui ont motivé les réflexions de MM. Garcia et Boyer.

b; *Économiste à la Chaire d’études socio-économiques de l’UQÀM

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