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N° 261 - juillet 2007
Et toi madame, tu connais Israël ?
Un prof de français dans une école hassidique
Ginette Leroux
L’automne dernier, une critique élogieuse et unanime a couronné la sortie de Hadassa, le deuxième roman de Myriam Beaudoin. Précédé par Un Petit Bruit sec qui racontait la mort prématurée de son père, une histoire familiale dans laquelle l’auteure parlait exclusivement d’elle-même et de sa famille, elle a voulu, cette fois, prendre ses distances. La jeune auteure était loin de se douter qu’en reliant l’action de son roman à l’univers singulier de la communauté hassidique de Montréal, elle allait enrichir le débat très controversé des accommodements raisonnables.

Au premier jour de la rentrée scolaire, Yitty Reinman, Blimy Unsdorfer, Chaya Weber, Nechama Frank et Perle Monheit étaient au nombre des dix-huit élèves de madame Alice, un des personnages clés du roman. Pour se présenter, « chacune, sans exception, précisa son âge, en prenant soin d’indiquer les onze ans deux quart, onze et huit mois, douze depuis hier, douze ans dans une semaine, douze ans et demi … », sans compter que les questions qui fusaient : « Toi, tu es contente d’être notre professeur ? Toi, madame, tu te baignes avec les garçons ? », au lieu de s’inquiéter du matériel scolaire, paraissaient plutôt déconcertantes pour une enseignante qui ne savait encore rien sur les habitudes d’une école juive ultra-orthodoxe.

Au même moment, arrivée en retard, « une enfant frêle au manteau bleu s’avança, posa la main sur le tube scellé contenant des écritures bibliques et la porta ensuite à sa bouche d’un geste rapide et mécanique ». C’était Hadassa Horowitz, 11 ans. « Et toi, madame, tu connais Israël ? » Par les agissements de cette petite, on sent tout de suite qu’elle est différente des autres.

Ainsi commence la dernière année du primaire. Dès l’automne suivant, isolées dans les classes de l’étage supérieur, ces fillettes recevront « la formation nécessaire à une future épouse, un savoir axé sur des rudiments de correspondance, de comptabilité commerciale et, surtout, un enseignement pratique des tâches familiales ». À l’âge de 17 ou 18 ans, leurs parents choisiront pour elles un mari.

Pendant trois ans, Myriam Beaudoin a enseigné le français dans une école hassidique d’Outremont. Comme pour madame Alice, c’était sa première expérience. Certaines enseignantes trouvent difficile l’obligation de se plier aux exigences à leurs yeux démesurées de cette communauté. Choquées, elles repartent rapidement, un ou deux mois plus tard. Celles qui restent développent, comme elle, des sentiments très forts. « L’intensité de madame Alice est la mienne, admet d’emblée la jeune écrivaine. Elle me ressemble. Comme elle, j’ai adoré cette expérience. Les sentiments que je lui prête, je n’ai pas eu à les inventer. Le “ je ” est venu naturellement lorsque j’ai créé ce personnage. »

Le pouvoir d’attraction qu’exerce madame Alice sur ses élèves, et surtout sur Hadassa, est immense puisqu’il représente la face cachée de l’univers interdit des « goy », les non-juifs. Pourtant, à l’école, depuis la maternelle, ces fillettes apprennent que les professeures de français ne sont pas juives, qu’elles vivent autrement et qu’il est strictement interdit de s’intéresser à leur vie, pas de questions. Le personnage de Hadassa a été inspiré à Myriam Beaudoin par l’observation d’une fillette fascinée par son enseignante et qui avait une insatiable propension à vouloir transgresser les règles établies, laissant libre cours à sa dévorante curiosité.

N’est-ce pas pour prévenir cette soif de l’inconnu, en tout temps réprimée par l’ultra-orthodoxie juive, que les hassidim, invoquant l’accommodement raisonnable, ont fait la demande à la direction du YMCA de l’avenue du Parc à Montréal que des vitres givrées soient installées aux fenêtres des locaux visibles aux membres de leur communauté ? Éviter toute tentation de l’extérieur. Ne pas voir les « goy » et ne pas être vus d’eux.

La curiosité pour l’inconnu de Myriam Beaudoin lui vient d’avoir grandi en Afrique. Toujours attirée par ce qui est différent, elle ne connaît pas la peur face à l’étranger. « Au début, je me promenais dans le quartier pour élucider des mystères », dit-elle. Puis elle a interrogé les enfants, puisque les enseignantes restaient insondables et inaccessibles. « Mon sens de l’observation s’est aiguisé rapidement. Le magnétisme qu’exerce le secret m’a envoûtée », reconnaît l’écrivaine assise en face de moi, sirotant un thé au jasmin.

En parallèle se déroule l’histoire de Déborah, un personnage purement fictif qui fait écho à celui de Hadassa. Dans le Mile-End, un quartier multi-ethnique situé à l’est de l’avenue du Parc, évolue une jeune juive mariée selon les règles définies par sa religion, un mariage arrangé par le « shatkhen », le marieur, dont la tâche est de tenter d’arranger le meilleur « match » possible entre deux jeunes candidats au mariage. Comme Hadassa, Déborah est attirée par un monde différent du sien. Elle le trouvera sous les traits de Jan, jeune immigré polonais, épicier où elle a l’habitude de faire ses courses. « Son visage vient vers Jan (…) et cela se passe. (…) Pas de doute, la cliente ne baisse pas les yeux comme elle devrait le faire. (…) Tout de suite après viennent la fièvre, l’étourdissement et le regret. »

Pourtant, à la fin du roman, Déborah hésite : va-t-elle quitter sa communauté ? On l’entend presque se questionner. « Je la crois dépressive. Une profonde dépression qui dure probablement depuis son adolescence, avance Myriam Beaudoin. Je voyais Hadassa devenir Déborah plus tard. Car, si une enfant n’est pas à sa place dans sa classe, ou une femme dans sa société, peut-être qu’un jour, plus tard, un événement lui permettra d’en sortir », ajoute-t-elle. Ce n’est pas un souhait, mais un « au cas où… »

Certaines femmes font ce choix. Il est certain que de s’affranchir d’un tel milieu demande une force et un courage hors du commun. Les conséquences sont sans appel : elles sont reniées. « L’une d’entre elles a mon âge, raconte l’auteure de trente ans. Elle a quitté son mari et obtenu la garde partagée des enfants. L’autre, plus âgée, désirait retourner à l’université, mais son mari s’y opposait farouchement. Elle a dû le quitter pour y parvenir. » La stérilité est une autre cause de rejet. L’opprobre retombe toujours sur la femme, qu’elle en soit ou non responsable.

Chez les deux héroïnes du roman, on perçoit une fébrilité exacerbée et une curiosité coupable de ne pas trouver sa place dans ce monde fermé et monolithique. Toutes deux rêvent de traverser la frontière interdite; toutes deux poussent leur témérité jusqu’aux limites de leur désir.

Cette frontière, Myriam Beaudoin la connaît bien. « Mon contrat d’embauche stipulait que je devais me couvrir des pieds à la tête, m’obligeait à me plier aux règles imposées », se souvient-elle. C’était pour elle comme traverser une frontière, aller vers un pays inconnu. Mais à jouer le jeu, on y gagne. Elle s’est vite aperçue que plus ses vêtements étaient larges et sombres, plus ses élèves la respectaient. Qu’à son tour, elle pouvait braver des interdits, ressembler aux mamans, s’approcher plus qu’il n’était permis de ses élèves pour enfin ne plus être traitée en étrangère.

Toutes étaient fascinées par ses longs cheveux blonds coiffés en toque ou en tresse. « Un peu comme les poupées qu’elles avaient vues, mais qui leur étaient interdites, dit la jeune auteure, et cela créait chez elles à la fois désir et répulsion. » « Pourquoi, toi tu as le droit et pas nous ? », demandaient les fillettes. Une réaction justifiable puisque, plus petites, leurs cheveux peuvent toucher les épaules alors qu’à 12 ans, elles doivent adopter la longueur de la perruque qu’elles porteront plus tard. Mariées, leurs cheveux seront rasés. Pour faire cesser la controverse, l’auteure a coupé ses cheveux.

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