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Au service de la privatisation
N° 261 - juillet 2007
Il est toujours temps de noyer le poisson dans les algues bleues
L’inaction demeure l’arme du dévoiement durable
André Bouthillier
Le premier ministre du Québec dévoilait, le 4 juin 2007, sa « politique concertée pour la protection de nos lacs et rivières ».

Moi, voyez-vous, j’aime les penseurs. J’aime l’effort que demande l’analyse et les gens qui tentent le tout pour comprendre une situation, surtout lorsqu’ils sont en politique. Ainsi, suite à la rumeur d’un plan d’action pour contrer les algues bleu-vert (cyanobactéries), je me suis dit : « Ah enfin ! Les cerveaux des élites de nos meilleurs collèges et institutions, les rejetons des plus grandes familles de l’aristocratie économique de Québec Inc. vont phosphorer du cervelet. »

Que voulez-vous…cela m’inspire, et à mon corps défendant, vous l’auriez deviné… j’ai immédiatement imaginé le premier ministre Charest et sa ministre du développement endurable en pleine session de remue-méninges sur le cas cyanobactéries.

« Dites-moi chère ministre du sourire… Comment agir sur la question de ces algues encombrantes ?… Dans le sens d’en faire le moins possible, il va s’en dire ! Comment éviter d’incommoder nos partenaires industriels en général et agricoles en particulier ? Pourrions-nous tout remettre sur le dos des riverains qui n’utilisent pas les bons savons à linge et à vaisselle ? Pourrions-nous proposer de planter des arbres et ainsi capitaliser sur la notoriété du célèbre film de Frédéric Back ?

Nous pourrions certainement trouver quelques millions pour faire patienter le bon peuple. N’oubliez pas ma chère, que la masse de nos électeurs réside dans les villes et que les pauvres n’ont pas accès aux lacs du Québec. Je crois que le fait de rendre disponibles quelque argent à des consultants pour produire des rapports qui, assurément, ne changeront rien à la situation, nous permettrait de gagner du temps. Je vous rappelle qu’une élection se pointe à l’horizon de l’automne 2007. Tiens, je suggère de rétablir le programme de protection des lacs que le PQ a aboli en 1993, ainsi nous leur clouerons l’bec, ils ne pourront quand même pas demander de le réabolir et on attirera leur clientèle de Lucidiens et de Facalistes !!! »

Ce discours fictif m’amuse, car par expérience je sais qu’il s’approche de la réalité. La classe politique nous prend souvent pour des crétins sans mémoire. Pourtant on se souvient très bien de toute l’histoire de ces algues, avec ses 30 ans d’études et de recherches par les universitaires.

Avant 1993, des groupes environnementaux géraient des pépinières pour offrir à bon prix les arbres et arbustes aux citoyens qui acceptaient de revitaliser les rives de leur lac. Le Québec a même signé une entente avec ses voisins états-uniens pour contrer le phosphore (nourriture des algues) dans le lac Champlain.

Tous les ministres à l’Environnement ont promis aux résidents de la baie Missisquoi que les algues seraient de l’histoire ancienne en 2009. Les algues bleues, c’est pas d’hier.

Cela dit, que nous réserve ce plan concocté par nos spécialistes néo-libéraux du laisser-faire ?

Saluons d’abord l’effort de sensibilisation et d’information amorcé par le gouvernement : une manne pour les graphistes, les imprimeries, les correcteurs, les photographes, les traducteurs et Postes Canada qui en bénéficieront. De quoi faire rouler l’économie.

Pourtant toute cette information a déjà été publiée par les comités de bassin versant depuis plusieurs années. Qu’importe, le gouvernement n’est pas à une redondance près, il réidentifiera et redocumentera l’état connu des cours d’eau.

Jusqu’à maintenant, il se faisait discret sur la question des cyanobactéries. N’eut été de l’alarme sonnée par la Coalition Eau Secours! durant l’été 2006, personne n’aurait su qu’il y avait 70 lacs infectés.

Selon Martine Ouellet, vice-présidente d’Eau Secours! : « L’argent promis pour les groupes de bassins versants et les conseils régionaux est une bonne nouvelle pour les lacs. Toutefois, le million annoncé n’est pas nouveau. Il était déjà disponible en 1993-1994 pour les groupes de lacs et la Direction de l’Aménagement des Lacs et Cours d’Eau qui ont été depuis définancés, avec les conséquences que l’on connaît. »

Ce qui est décevant, sans nous surprendre, c’est qu’aucune action n’est entreprise pour corriger la situation. Le gouvernement se déresponsabilise en mandatant les groupes communautaires et les municipalités de remédier au problème. Certes, le gouvernement Charest concède à subvenir à la sécurité ou à la santé publique liée aux cyanobactéries, mais pas plus.

Le gouvernement propose d’agir sur le reboisement des berges, mais seulement sur une base volontaire. Vous croyez que le volontariat sera bien reçu dans ce dossier ? Alors expliquez-moi pourquoi les CITOYENS éclairés du lac Saint-Charles à Québec arrachent les arbres riverains du lac que la Ville de Québec a récemment plantés pour arrêter l’écoulement du phosphore dans sa réserve d’eau potable ?

Et les autres… les agriculteurs résolument hors du problème, mais prêts à faire partie de la solution, s’il y a des subventions à la clef ! Que dire des pollueurs qui rejettent leurs immondices dans nos lacs et rivières. Pardon… dans le jargon du ministère du dévoiement durable, ce sont des promoteurs économiques à la recherche de l’adéquation entre les profits au troisième trimestre et la turbidité de l’eau qui, si elle est polluée, ne sera pas bue par leur famille, car ils prennent bien soin de ne pas vivre là où ils polluent.

Le volontariat ! Mon œil !

Dans ce plan de sensibilisation, il manque toute une série d’actions dont voici trois exemples éloquents :

1) Les inspections des fosses septiques. Il faut savoir qu’une installation inadéquate ou en mauvais état contribue à accroître la quantité d’éléments fertilisants dans les plans d’eau, lesquels nourrissent les cyanobactéries.

2) La réglementation pour limiter les bateaux à moteur. Ces derniers font remonter le phosphore à la surface en remuant les sédiments, ce qui contribue aussi à alimenter les algues bleues dans nos cours d’eau.

3) L’impact de l’agriculture. Inadmissible amnésie du gouvernement face à ce problème. Toutes les études démontrent que dans certaines régions le phosphore et l’azote proviennent principalement des pratiques agricoles. Il est essentiel d’intervenir dans ce secteur : augmenter la largeur des bandes riveraines à un minimum de 10 mètres, jusqu’à 30 mètres pour les cours d’eau, comme c’était le cas il y a 20 ans ; remplacer le plan actuel d’approche ferme par ferme, qui établit le bilan de phosphore autorisé à une exploitation agricole, par une approche écosystémique qui considérerait la situation globale du bassin versant concerné.

Le plan du gouvernement est tellement vide qu’il me rappelle Marcel Léger, le père du ministère de l’Environnement. Lors de sa création, pour éviter de payer le nombre d’inspecteurs nécessaires à rendre son ministère performant, il avait dit : « Il y a six millions d’inspecteurs au Québec, c’est assez ». Une pensée encore à la mode, puisque, aujourd’hui, le gouvernement crée une ligne téléphonique et invite les Québécois à faire le travail des inspecteurs. Conclusion, une démarche de thérapie occupationnelle qui nous évitera, encore pour les dix prochaines années, de nous baigner dans nos lacs.

Merci Madame Marois et Monsieur Dumont, pauvres cheufs de l’opposition à l’Assemblée nationale, propriétaires de piscines familiales et même de lacs artificiels, vous qui ne dites rien.

Surtout n’osez pas exiger du gouvernement un programme de soutien aux riverains retraités qui ont converti leur chalet d’été en résidence d’hiver, et, ne recevant que de faméliques pensions, n’ont pas l’argent nécessaire (entre 6 000 $ et 20 000 $, s’il y a du roc) pour transformer leur fosse septique ou champs dépuration.

Monsieur Charest, merci pour ce plan d’inaction.

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