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Au service de la privatisation
N° 261 - juillet 2007

Le parti de Lévesque revient-il au modèle libéral ?
Pierre Dubuc
Dans d’autres pays, on appelle nos soi-disant chicanes des échanges, des débats ou des polémiques et on les salue comme l’expression d’une vie démocratique.

Quand l’éditorialiste en chef de La Presse, André Pratte, écrit dans un éditorial intitulé « Où va le PLQ ? » (5 juin) que le « M. Charest doit être le premier à s’interroger » sur son avenir, tous ceux qui suivent de près la politique québécoise comprennent que les jours de Jean Charest à la tête du Parti libéral sont comptés.

Le journal La Presse est la propriété de Power Corporation et son patron, Paul Desmarais, est depuis des lustres le king maker du Parti libéral, tant à Québec qu’à Ottawa. C’est d’ailleurs le même André Pratte qui, dans la biographie qu’il a consacrée à Jean Charest, a expliqué comment Paul Desmarais avait mis fin au grand rêve de Jean Charest de devenir un jour premier ministre du Canada en l’obligeant à démissionner de son poste de chef du Parti conservateur pour venir sauver un Parti libéral du Québec en perdition avec Daniel Johnson fils.

Ce dernier n’avait pas d’autre choix que de céder la place de bonne grâce, avec la promesse de retrouver au conseil d’administration de Power le siège qu’il avait dû quitter quelques années auparavant pour celui de chef du Parti libéral.

Les relations de Paul Desmarais avec la famille Johnson avaient déjà une longue histoire. À l’automne 1967, le propriétaire de La Presse avait orchestré une extraordinaire mise en scène, bien décrite par Pierre Godin dans la biographie qu’il a consacrée à Daniel Johnson père, pour que ce dernier renonce à son slogan Égalité ou Indépendance. Desmarais s’était rendu à Hawaï où Johnson était en convalescence avec des financiers – qui avaient organisé une fausse fuite de capitaux du Québec – et un journaliste de La Presse pour lui faire signer un acte de reddition. La Presse le publia en manchette sous le titre « Pas de mur de Chine autour du Québec ».

À cette époque, Paul Desmarais s’occupait activement de la candidature de Pierre Elliott Trudeau à la tête du Parti Libéral du Canada. Dans son livre The Canadian Establishment, Peter C. Newman a décrit l’organisation de cette campagne lors de réunions à chaque vendredi soir dans les bureaux de Power Corporation à Montréal.

Après la défaite de Robert Bourassa en 1976, Paul Desmarais s’est mêlé activement des tractations pour lui trouver un successeur. Dans un documentaire sur Claude Ryan, le journaliste Jean-François Lépine de Radio-Canada raconte comment Desmarais s’est alors opposé farouchement à la candidature de Jean Chrétien pour imposer Claude Ryan. Comme quoi les choix de M. Desmarais ne sont pas toujours des plus heureux.(...)

Jean Chrétien n’a rien perdu au change, comme on le sait. Que sa fille ait marié le fils Desmarais n’a sûrement pas nui à son ascension à la tête du Parti libéral du Canada. Son successeur, Paul Martin, était aussi redevable à Paul Desmarais qui avait assuré sa fortune personnelle en lui cédant la Canada Steamship Line.

Si les changements à la tête du Parti libéral du Canada sont l’occasion d’affrontements entre différents groupes d’intérêt de la classe dominante canadienne, la direction du Parti libéral du Québec est la chasse gardée du clan Desmarais. Tout se fait de façon arbitraire, derrière des portes closes.

Le plus extraordinaire, c’est qu’on est en train de légitimer ces manigances anti-démocratiques et de les imposer à la société québécoise comme la véritable manière de faire en s’en prenant au Parti Québécois qui étalerait ses « chicanes » sur la place publique et « dévorerait » ses chefs.

Réglons d’abord ce dernier aspect. En prenant comme référence le mois d’octobre 1968, date de la fondation du Parti Québécois, celui-ci en est à son 7e chef avec Pauline Marois, tout comme le Parti libéral en sera à son 7e chef avec le successeur de Charest. Quant aux supposées « chicanes », dans d’autres pays on les appelle « échanges », « débats » ou « polémiques » et on les salue comme l’expression d’une vie démocratique.

Paul Desmarais peut légitimer au sein de l’opinion publique ses manœuvres occultes et délégitimer la vie démocratique du Parti Québécois à cause de son contrôle des principaux médias du Québec. Power Corporation est propriétaire, entre autres, de La Presse de Montréal, du Soleil de Québec, du Quotidien du Saguenay, du Droit d’Ottawa, de la Tribune de Sherbrooke et du Nouvelliste de Trois-Rivières en plus d’une participation dans le journal Métro à Montréal. Power Corporation et Radio-Canada ont également une entente secrète de « convergence ».

Quant aux souverainistes, ils ne contrôlent aucun des grands médias du Québec et subissent le matraquage idéologique de la presse fédéraliste. Certains en viennent inconsciemment à souhaiter qu’on mette fin aux « chicanes » sur la place publique et qu’on procède comme le Parti libéral derrière des portes closes.

D’autres, comme André Larocque dans son livre « Le parti de René Lévesque » (Éditions Fides), prône « un retour aux sources ». Une des chevilles ouvrières du Parti Québécois dès sa fondation, André Larocque rappelle comment René Lévesque avait accepté pour son parti les statuts les plus démocratiques que Larocque avait pu trouver dans un ouvrage colossal intitulé « Les statuts des partis politiques dans le monde ». Il s’agissait des statuts de la Ligue communiste de Yougoslavie !

Selon Larocque, « le modèle yougoslave avait cette caractéristique particulière que la fonction “ contenu ” (programme, animation, documentation) était nettement distincte de la fonction “ services ” (organisation, finances, publicité) et, ce qui est encore plus important, la fonction traditionnelle d’organisation était soumise à la première, donnant ainsi le contrôle du parti à ses membres plutôt qu’à ses organisateurs ».

Dans ses Mémoires, Larocque évoque le génie de René Lévesque, capable de composer avec les radicaux du RIN, les créditistes du RN, les modérés du Parti libéral et de nombreux syndicalistes dans le cadre des statuts les plus démocratiques au monde. Cela a donné, de l’avis général, le gouvernement le plus progressiste de l’histoire du Québec.

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