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Les changements linguistiques
N° 260 - juin 2007
La portulan de la bohème
Frollo, l’ombre, la gargouille et sa lampe
Jean-Claude Germain
Derrière sa muraille et sa façade de pierre grise, la jésuitière nommée Sainte-Marie était un bâtiment vétuste qui craquait et geignait de partout, aussi bien des escaliers que des portes ou des planchers. Sauf pour une travée de terrazzo à l’étage de la questure, des préfets et d’un mystérieux visiteur aux cheveux encore plus noirs que le noir des soutanes, le docteur Camille Laurin, psychiatre, qui une journée par semaine initiait quelques jésuites plus aventureux ou plus angoissés que les autres à l’analyse freudienne.

On ne pouvait s’engager dans un corridor, surtout aux étages réservés aux bons pères, sans déclencher un concert de craquements plaintifs, sourds, flûtés ou explosifs qui auraient pu évoquer un film de pirates ou le grincement incessant du mouvement des caravelles empruntées par Matteo Ricci et François Xavier pour toucher l’Asie. On avait donc pris l’habitude de longer les murs plutôt que de naviguer au centre du tumulte.

Quant aux escaliers dont nous grimpions ou descendions les marches à toute allure sitôt qu’on en avait l’occasion, le tonnerre de la résonance étouffait leurs soupirs et leurs gémissements. Seuls les souterrains qui conduisaient au sous-sol du Gésu et l’ascenseur qui menait à l’étage des philosophes semblaient avoir fait vœu de silence.

Il m’est arrivé d’imaginer que, tous les matins, un frère portier se serait tenu sur le préau, embouché comme un contrôleur de tramway, pour nous souhaiter la bienvenue d’une objurgation familière qui dans le contexte prenait tout son sens : Avancez en arrière !

À la fin du XIXe siècle, mon grand oncle paternel était le meilleur joueur de l’équipe du Sainte-Marie au jeu de crosse. Il avait espéré poursuivre de front ses études et une carrière de joueur professionnel qu’on lui offrait. L’oncle Richard avait eu alors maille à partir avec un certain père Bellavance qui l’avait sommé de choisir entre son avenir de notable et son rêve de champion. Je me suis laissé dire que le coroner Richard Duckett ne le lui avait jamais pardonné.

Cinquante ans plus tard, j’étais initié à mon tour à un sport encore plus jésuite : celui de la confession. Jusque-là ma fiche de pécheur avait été de maintenir une moyenne de péchés acceptable : ne pas en confesser trop pour ne pas se distinguer mais suffisamment pour ne pas avoir l’air niaiseux. Comme tous mes confrères d’éléments latins, j’ai appris avec surprise que nous avions dorénavant à présenter un billet de confession tous les mois. Le nom du directeur spirituel c’est-à-dire du confesseur attitré dont j’avais hérité aurait fait sursauter le frère de ma grand-mère. Il se nommait Samuel Bellavance.

Dès notre première rencontre, j’ai eu l’impression que c’était un homme d’un autre siècle. Je n’avais pas tort. Il était né en 1872. Il avait donc près de 80 ans et j’en avais douze. Il avait treize ans lorsque Louis Riel a été pendu. C’était un bigot de la même eau bénite que le plus véhément de l’engeance ultramontaine, Mgr Laflèche. Ajoutez à cela un admirateur de Louis Veuillot, un polémiste catholique outrancier du genre à pondre des perles comme le sacrement de mariage est un désinfectant. Le père Bellavance aurait pu facilement se reconnaître dans un des personnages du roman d’Umberto Eco, Au nom de la rose, celui du moine fou qui aurait voulu supprimer le rire de la face de la terre.

La confession sans la protection d’un grillage et à genoux à côté de la chaise du confesseur dans sa chambre est déjà en soi une expérience intimidante. Encore plus troublante si on ne partage pas les mêmes péchés et les mêmes vertus, deux produits de consommation qui se démodent à la même vitesse que les robes s’allongent ou s’écourtichent. Il était du temps des faux-culs et j’appartenais à l’âge des brassières pare-balles qui avaient été dessinées par les ingénieurs spécialisés en fuselage d’avion d’Howard Hughes. Chaque époque choisit ses fantasmes aurait dit le docteur Laurin quelques années plus tard et quelques étages plus bas, mais je doute fort qu’il aurait pu amener le père Bellavance à s’interroger sur sa dévotion maladive pour la Vierge Marie.

Il n’était pas du genre à raconter sa vie et je n’avais aucune intention de lui raconter la mienne. Il s’obstinait donc à me parler de mon âme qui était là entre nous, tantôt sur son bureau, tantôt à la fenêtre, dans les rayons de sa bibliothèque, sur son lit étroit, sur ses cheveux blancs, dans son regard sombre et inquisiteur, sur son col romain, partout où mon esprit vagabondait pendant que je l’écoutais religieusement me parler du réconfort qu’apporte la récitation quotidienne du chapelet. C’était un dévot. Cela dit, le jésuite en lui n’était pas dupe de ma restriction mentale. Cinquante ans plus tôt, il aurait su comment m’amener à résipiscence. Maintenant, l’ampleur de l’écart jouait en ma faveur. Après la guerre des Boers, deux Guerres mondiales nous séparaient.

Un mois plus tard, lorsque j’ai frappé à sa porte et que je suis entré dans sa chambre, la pièce était sombre et tout ce que je pouvais distinguer à l’arrière-plan de la lampe orientable qui éclairait le buvard du bureau était une masse d’ombre qui me dit d’une voix caverneuse : Prenez la chaise ! J’avais déjà lu assez de romans IXE-TREIZE pour reconnaître le décor spartiate d’une salle d’interrogatoire. Après plusieurs questions qui pointaient toutes dans la même direction, j’ai fini par comprendre qu’il me soupçonnait de sous-estimer volontairement mon taux d’impureté.

Tout à l’ambiance du moment, je me souviens de m’être dit qu’il n’irait pas jusqu’à me braquer la lumière dans les yeux. Et ça n’a pas manqué ! Chaque fois qu’il se penchait par-dessus la lampe, le reflet de la lumière lui creusait les traits. La gargouille me chuchote : Ton corps coule-tu ?

J’aurais pu lui parler des amours de Constance Bonacieux ou de Milady de Winter dans Les trois Mousquetaires, mais côté mécanique j’en savais moins qu’un jeune naturaliste. La gargouille insiste : Ton corps coule-tu ? Au ton, j’ai compris qu’il s’agissait plutôt de la sève d’un érable que du jus de vessie. J’avais entendu parler d’un gars plutôt malingre qui se crossait mais comme on était des externes, on avait moins d’occasions que des pensionnaires pour approfondir le mystère de la masturbation.

Derrière sa lampe, Frollo s’impatiente. Je saute dans le vide et je réponds timidement : Oui ! L’ombre prend une longue inspiration et me pose exactement la question que je craignais qu’elle me pose. Combien de fois ? Ah non ! On revient au problème du taux d’impureté ! Mais comme je n’ai aucune idée de la gravité relative de l’offense, il faut jouer safe ! Je murmure : Une fois ou deux ! Frollo dresse l’oreille et rétorque : Une fois ? Ou deux fois ? Je réponds du tac au tac : Une ! Parc’que la deuxième, ça n’a pas marché ! Et du coup, je panique ! S’il me demande pourquoi ? je ne sais absolument pas quoi lui répondre.

Frollo est satisfait et l’ombre aborde un aspect du problème qui semble l’intéresser encore plus. Est-ce que tu y as pris du plaisir ? D’instinct, je sais que ce n’est pas le moment de lui confier que ça coulait, ça coulait pis ça arrêtait pas de couler ! Je me contente d’un discret : Sur le moment ! L’ombre acquiesce son assentiment. Et après ? Si j’avais su ce que c’était, là j’aurais pu dire : je débande ! J’étais vidé. Et c’est ce que j’ai répondu : J’ai senti comme un vide !

Frollo s’est mis à revivre. Bien ! bien ! du remords ! L’ombre exultait. Je risque un si vous le dîtes parc’que moi j’suis pas très connaissant là-dedans ! J’avais toujours la lumière dans les yeux qui m’aveuglait. Mais moi je le suis, mon enfant ! Je connais l’âme humaine et je sais que ce vide qui suit le plaisir c’est le repentir qui suit la faute. La gargouille jubile. Tout n’est pas perdu, mon fils ! Si la tentation se présente à nouveau, pense à ce vide ! C’est lui qui sauvera ton âme ! N’oublie jamais que cet instant de vide, c’est la Sainte Vierge qui soupire et notre Sainte Mère qui se voile la face !

Puis, je ne sais plus trop si c’est Frollo, l’ombre ou la gargouille qui a éteint la lampe. Je suis resté un long moment tout ébloui. Et le père Bellavance m’a dit d’une voix sèche : Tu peux y aller !

Il aurait pu aussi bien me dire : Tu peux retourner dans ton siècle ! J’avais entrevu que le sien se nourrissait à des peurs d’enfants derrière son masque d’autorité. Samuel Bellavance est mort quinze plus tard, à l’âge vénérable de 95 ans, l’année de l’Expo 67 qui a retiré même son ombre à la Grande Noirceur.

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