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L'âge des ténèbres !
N° 259 - mai 2007
La communauté demeure le centre de gravité de la foresterie
La crise actuelle est un copié/collé des anciennes crises
Camille Beaulieu
Ça n’est pas tous les jours qu’un intellectuel poivre et sel tout juste descendu de Montréal assène quelques vérités élémentaires à des auditoires régionaux: La forêt est un bien public auquel la population n’a jamais eu accès. La crise actuelle n’a rien d’original puisqu’elle résulte comme les précédentes d’une fuite en avant vers la concentration. L’absence de concertation, enfin, a toujours interdit les choix cohérents et l’émergence de projets mobilisateurs.

Ce diagnostic lapidaire de la déconfiture de l’industrie forestière crée une certaine commotion, mais fait aussi son chemin, dans les régions ressources que Robert Laplante parcourt ces temps-ci. Diapositives à l’appui, le directeur général de l’Institut de recherches en économie contemporaine (IRÉC), énumère ses arguments établissant que, dans le contexte qui fut le sien depuis un siècle, le Québec forestier ne pouvait que se casser la gueule. Puis, il passe aux alternatives.

Il a fallu bien du talent, paraît-il, un siècle de laxisme et de boulimie pour dévaster la forêt boréale jusqu’à menacer l’existence de certaines régions ressources. La crise forestière sape un emploi sur dix en Abitibi-Témiscamingue, le quart des emplois en Jamésie, 8% au Saguenay-Lac-St-Jean, et des dizaines de milliers d’autres en Mauricie, sur la Côte-Nord et en Gaspésie.

Une centaine d’usines, dont la moitié des scieries, ont fermé au Québec depuis deux ans. La débâcle menace de s’éterniser puisque la construction aux États-Unis, principal débouché québécois, pique du nez en guise de reprise printanière.

De la colonisation à la manière du curé Labelle, saint patron des Laurentides, à celle du début du vingtième siècle en Abitibi: « les colons, rappelle le sociologue Robert Laplante, ont été systématiquement dépossédés de leurs bois.» Privée de cette assise économique, une première génération de colons abitibiens est rétamée comme par un tsunami par la grande crise économique, celle de 1929. La deuxième vague de colons, celle des années 40, a bien souvent hérité elle aussi de lots déjà pillés par les papetières, ce qui ne scandalisait personne à l’époque.

Par la grâce du système de concessions en forêt boréale, huit papetières contrôlaient 72 p.cent du territoire québécois de 1910 à 1974. La compagnie Price au Lac Saint-Jean, la Belgo, la Consol et la Wyagamac en Mauricie. Chaque région vivait sous la coupe d’au moins une compagnie. La CIP régnait sur l’Abitibi-Témiscamingue, engrangeant indûment – le constat vient d’élus fédéraux des années cinquante – un million de dollars chaque année sur le dos des colons. Cette hégémonie se heurtera à l’essor des chantiers coopératifs à partir de 1942.

Inspirés des écrits d’Esdras Minville, directeur des HEC et partisan d’une forêt au service de l’économie locale, des colons et des bûcherons exploités parfois à 50 cents par jour par les papetières décident de créer des chantiers coopératifs. Avec le succès, ils se prennent à rêver de scieries, ils en construisent d’ailleurs quelques-unes, et, pourquoi pas, d’usines à papier.

Lasses, les compagnies se ressaisissent et boycottent impitoyablement le mouvement. Québec de son côté refuse d’affermer des boisés à ces gueux, qui péricliteront jusque dans les années 70. Un sabotage, accuse Laplante. « Et un raté majeur du développement régional. »

Puis, la Révolution tranquille passe par là. L’État révoque les concessions forestières au rythme de 31 254 km2 par année à partir de 1972. Il confie, le plus souvent par népotisme, ce qu’on appelle désormais des forêts domaniales à la classe d’affaires montante. La forêt est dorénavant surexploitée aussi par des p’tits gars de chez nous avec la bénédiction de l’État. Les Perron, les Cossette et les Saucier en Abitibi et au Lac Saint-Jean, la famille Crète en Mauricie. Ces dynasties aux dents longues passent du bois de pulpe au bois d’oeuvre, engrangeant au passage des profits faramineux par la vente de copeaux qui représenteront jusqu’à 43 % de la matière première des pâtes et papiers en 1980.

C’est aussi l’époque où, rationalisation oblige, le Bureau d’aménagement de l’est du Québec (BAEQ) ferme 13 villages du Bas du Fleuve, relogeant les populations dans des clapiers de villes centres. La même opération, fomentée par l’Office de planification et de développement du Québec (OPDQ), avortera cinq ans plus tard en Abitibi.

Une quarantaine de paroisses cataloguées marginales, où les agronomes-conseils Côté Duvieusart & associés recommandaient « un retrait complet de l’agriculture », se rebiffent. Éclate alors « l’Opération Air Bête » par laquelle villageois et agriculteurs exaspérés des coupes forestières jusque sur leurs pas de portes réclament « la mise en valeur des richesses du milieu, par les gens du milieu, pour les gens du milieu ».

Les travailleurs sociaux de l’anti-émeute montréalaise matraqueront quelques redoutables mères de familles de Manville en 1971. Les régionaux ont néanmoins gain de cause. L’opération braderie des villages avorte.

Puis, fin des dynasties régionales et retour aux sources vingt ans plus tard. La plupart des usines créées par des entrepreneurs régionaux tombent dans le giron de grosses compagnies qui coupent, scient et produisent des pâtes, c’est l’intégration verticale poussée à ses limites continentales. Les CAAF (contrats d’approvisionnement et d’aménagement forestiers) qui liaient des boisés à une usine pour favoriser l’entrepreneurship régional figent maintenant la situation au profit de ces mégacompagnies, devenues seul maître d’oeuvre en forêt après la démission de l’État.

Les collectivités, elles, n’ont toujours pas accès au bois, cantonnées au « cheap labour », à la sylviculture et aux travaux saisonniers. Cette surexploitation, assortie de travaux sylvicoles anémiques et boiteux, sera dénoncée quelques années plus tard par l’Erreur boréale et le Rapport Coulombe. C’est alors seulement que le Québec ouvre les yeux !

De nos jours encore, les médias taisent et les élus cachent, révèle Laplante, que la crise actuelle est un « remake » des crises précédentes. Celles des années 20, des années 70 et des années 80. Au nom de la compétitivité, de l’emploi et de la rationalisation, Québec et l’industrie proposent déjà en catimini, et le ton ira croissant avec la crise et le chômage, plus de souplesse dans les réglementations et le transport interrégional du bois vers des usines plus performantes.

« Ce remède a déjà été administré. » L’état du malade s’aggrave d’une crise à l’autre. Les déménagements de bois à l’intérieur d’une région menacent maintenant de dégénérer en Grand Dérangement à l’échelle de la province. « Autrefois les villages étaient mal pris, observe Laplante, aujourd’hui ce sont des villes qui écopent. »

Le démantèlement des CAAF évoque déjà des scénarios catastrophe aux yeux des régionaux. Des villes fermées ou réduites à l’état de gros centres d’appel, contournées chaque jour par des caravanes de camions de grumes escortés par la Brink’s.

« Il ne faut pas répondre à la crise par des solutions accélérant les tendances qui nous y ont conduits : des usines plus grosses et moins polyvalentes, » prévient Robert Laplante. Ni par une plus grande concentration de l’industrie ou de la forêt , 80 p.cent des CAAF au Lac Saint-Jean sont déjà propriétés de la seule Bowater-Abitibi et Weyerhaeuser-Domtar contrôle 34 % du papier fin en Amérique du Nord.

Le directeur de l’IRÉC appelle plutôt à un projet social dans lequel la communauté redeviendrait le centre de gravité de l’économie forestière.

« L’avenir forestier ne se définira dans l’harmonie que si les communautés ont la possibilité réelle de vivre de la forêt. Elles sont trop nombreuses actuellement à dépendre davantage des compagnies que de la forêt. »

Des projets existent, rappelle-t-il, « qui sont des actes de résistance aux effets déstructurants du modèle industriel. » Celui du Secteur des Côteaux en Abitibi, ceux du groupe de travail Genest en Gaspésie et plusieurs initiatives de MRC comme celle de Maria-Chapdelaine. « Ces communautés savent que le développement, c’est plus que l’emploi. Elles comprennent que pour prendre le virage de la deuxième transformation, pour diversifier les moyens de créer et de capter une plus grande part de la valeur des produits forestiers, elles doivent contrôler la ressource stratégique : la forêt. »

Robert Laplante plaide donc partout où il passe en faveur d’un nouveau Pacte forestier et de nouveaux projets axés sur les PME locales et les coopératives, quitte à racornir le rôle de la grande entreprise en forêt publique. L’arrivée de nouveaux acteurs permettrait, selon lui, d’implanter pas moins de cinq mille fermes agroforestières en une décennie à travers le Québec. Cinq mille exploitations qui harmoniseraient la politique forestière avec celles d’occupation du territoire et de la ruralité. « Chose certaine, il nous faut réinventer une nouvelle économie forestière ! »

*Les archives de la CIP ont été détruites lors du départ de la compagnie. Employé à la CIP, M. Desjardins a préservé les rares documents témoignant encore des activités de cette entreprise en forêt boréale.

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