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L'âge des ténèbres !
N° 259 - mai 2007
La stricte décence aurait exigé des excuses à Vimy
Quel historien oserait encore justifier la Grande Guerre ?
Jean-Claude Germain
Évoquer la défense de la patrie et celle de la civilisation, comme on l’a fait récemment lors d’une commémoration solennelle de la bataille de Vimy, était une insulte à l’intelligence, à la mémoire et au repos éternel des soldats qu’on voulait honorer. La stricte décence aurait exigé que le gouvernement actuel s’excuse au nom d’un gouvernement antérieur d’avoir envoyé tant de jeunes hommes dans la fleur de l’âge se faire tuer pour absolument rien et qui plus est dans le plus pur anonymat d’un drapeau étranger, doublé pour les Québécois d’une langue étrangère.

Quatre-vingt-dix ans après, on ne saurait trouver un historien conséquent pour justifier la déclaration et la poursuite de la Grande Guerre autrement que par la dégénérescence des empires, la bêtise des généraux, l’aphasie des diplomates, la forfanterie des politiciens, la cupidité des affairistes, la duplicité des marchands d’armes et pour résoudre la charade : l’incompétence abyssale du président Wilson au moment de signer le traité de Paix.

Les statistiques prouvent qu’en 1917, les anglophones n’étaient pas plus chauds à l’idée d’aller se faire tuer en Europe que les francophones. Néanmoins, l’establishment impérialiste de Montréal s’insurge contre la seule déloyauté canadienne française. Cette province ne peut espérer adopter et suivre une politique différente de la politique adoptée et respectée par le reste du Canada, professe The Gazette. Les Canadiens français ne peuvent espérer être dans la Confédération et hors de la Confédération. Laquelle ? Celle des tranchées ?

Au Québec, la conscription est un sujet boomerang. Lorsque le rédacteur en chef de La Presse, Oswald Mayrand, apprend que la direction de son journal s’apprête à soutenir l’imposition du service militaire, il se précipite dans le bureau du grand patron Zénon Fontaine et ne mâche pas ses mots. L’éditorial qu’il vient de lire en ce sens d’Arthur Dansereau est une erreur, une bourde et une bévue.

Le succès de La Presse a toujours été de flatter l’opinion publique dans le sens du poil, pas de la crêper ! rappelle-t-il cyniquement. Se déclarer pour dans les circonstances, c’est sauter à l’eau avec une roche pendue antour du cou, et, une fois au fond, on risque d’y rester longtemps. La défense de la liberté, du droit, de la justice et de la civilisation inspirée de la propagande de guerre invoquée par Dansereau cède devant l’argument massue de Mayrand. Le tirage d’abord ! La suite des événements lui donnera raison.

Quelques jours plus tard, les vitres de La Patrie volent en éclats sous les projectiles d’une foule de manifestants et le tirage du quotidien des frères Tarte se met à baisser irrémédiablement au profit de celui de son concurrent. La Patrie a endossé la campagne conscriptionniste du gouvernement. Au Québec, l’opposition à la conscription n’est pas une saute d’humeur. Le non est un réflexe atavique qui mobilise la population tout autant que les premiers concernés, ceux qui sont en âge d’être appelés sous les drapeaux. C’est une lame de fond.

Montréal s’est réveillée ce matin placardée en tout sens. À bas la conscription ! Down with conscription ! disent des centaines, des milliers de petits carrés de papier collés partout, dans les vitrines, sur les linteaux des portes, sur les poteaux, sur les affiches déteintes du recrutement, rapporte Le Devoir du 17 mars 1917.

En Ontario, c’est le plus parfait délire paranoïaque. Je ne puis m’empêcher d’exprimer le ressentiment qui règne dans l’esprit de tout sujet loyal anglais du Canada contre le peuple du Québec, claironne le grand maître de la Grande loge des orangistes d’Ontario-ouest. Si l’occasion devait se présenter, 250 000 orangistes, trop vieux pour aller combattre au-delà des mers, pourraient être enrôlés dans un mois pour détruire toute tentative qui pourrait être faite dans la province de Québec pour fonder une république. Un Lundi de Pâques appréhendé ? Comme celui des Irlandais à Dublin en 1916 ?

Le maire de Toronto, Thomas Church, n’est pas moins véhément. Il est temps de mettre la province de Québec à la raison. Tous ces sinn-feiners du Québec devraient être internés ainsi que les soi-disant nationalistes et plusieurs de leurs journaux devraient être supprimés, préconise-t-il lors d’une assemblée monstre à Queen’s Park. Lorsque les boys reviendront des lignes de tranchées, ils auront vite fait de se venger des politiciens qui rampent devant le Québec. Encore faudrait-il qu’il reste assez de boys pour faire la djobbe, monsieur Church !

De mars à mai, les pertes de l’armée canadienne se sont élevées à plus de 30 000 hommes. Durant la même période, les bureaux de recrutement n’ont fourni que 18 500 volontaires pour les remplacer. Pour les bellicistes, un tel déficit dans la chair à canon est inexcusable, intolérable et inacceptable. Les Canadiens se doivent de mourir au même rythme que les autres.

Pour sauver l’honneur et ramener son déficit en boys à zéro, le gouvernement Borden se résout courageusement à voter la mobilisation générale. L’opposition en tire la conclusion qui s’impose. L’impériale sottise de l’impérialisme exclut tout compromis. La riposte est sans équivoque. Le devoir du Québec est de résister à la conscription et d’aller jusqu’à sortir de la Confédération s’il le faut, tranche l’échevin Gordien Ménard devant 2 500 personnes réunies par la Ligue des Fils de la liberté. Dorénavant, Confédération et conscription seront synonymes.

Tous les célibataires et les veufs sans enfant de 20 à 34 ans sont appelés sous les drapeaux. La proclamation officielle provoque une véritable course aux exemptions. L’un invoque son statut d’étudiant, l’autre, de cultivateur, le troisième, de soutien de famille et le quatrième, celui d’aide indispensable à son patron. Sans oublier ceux qui ont les pieds plats, un souffle au cœur ou des araignées dans le plafond.

En Ontario, 125 750 hommes sont inscrits et 118 128 réclament l’exemption. Au Québec, sur 117 104 inscrits, 115 707 la réclament également. La proportion de ceux qui ne veulent pas se faire tuer pour l’Angleterre est aussi élevée dans toutes les provinces. Dans la plupart des cas, l’exemption est accordée. Bref, à la mi-janvier 1918, la conscription n’a pas conscrit plus de 10 000 soldats. C’est un échec encore plus lamentable que celui qu’avait prédit Wilfrid Laurier.

Durant le conflit qui a duré de 1914 à 1918, 600 000 hommes et femmes ont servi dans les forces canadiennes. Seulement 35 000 d’entre eux étaient canadiens français et de ceux-ci, plus de la moitié ne sont jamais montés au front. La participation québécoise a été plus que modeste. Des 15 000 engagés volontaires avant la conscription, au moins la moitié provenaient des communautés canadiennes françaises hors Québec.

Le 19 mai 1919, tout a fini par un défilé et le tiers de la population montréalaise s’est massé le long des rues pour fêter le retour des héros de la Grande Guerre. Les plus applaudis sont les soldats du 22e bataillon. Oh ! les braves gars ! Tous avaient quelque chose sur la manche ou sur la poitrine : galons, étoiles, rubans, croix, médailles, exulte le reporter de La Presse.

Les salaires de ceux qui les acclament ont augmenté de 33 % depuis le début du conflit. En revanche, il en coûte 50 % de plus toutes les semaines pour subvenir aux besoins d’une famille. La guerre n’a profité ni aux soldats ni aux ouvriers.

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