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Vivement la réforme !
N° 258 - avril 2007
Le portulan de la bohème
La chute du mur de la rue Dorchester
Jean-Claude Germain
La démolition du mur de la rue Dorchester en 1953 a été pour les élèves du collège Sainte-Marie équivalente à la chute du mur de Berlin. Depuis la fin du XIXe siècle, les petits dont j’étais ne disposaient que d’un enclos muré et clôturé pour occuper leurs temps libres et pratiquer tous les sports et toutes ces maximes latines auxquels les jésuites faisaient appel pour nous donner une âme saine dans un corps sain, fut-ce manu militari.

Une large bande de la cour des petits avait été retranchée pendant la période des fêtes pour permettre la transformation de l’étroite rue Dorchester en un boulevard à quatre voies. L’ampleur du changement ne nous est apparue qu’au printemps. La disparition des clôtures et le rétrécissement de la surface de jeu ayant mis fin à l’étanchéité entre la cour des petits et celle des grands, nous avions obtenu ce que nos prédécesseurs n’avaient jamais osé espérer : notre cour de récréation s’étendrait dorénavant à tout le centre-ville. Non seulement pour les virées des après-midi de congé du mardi et du jeudi mais pour tous les midis de la semaine sauf le dimanche.

On pourrait gloser longtemps sur la maïeutique jésuite ou évoquer la singulière filiation qui existait entre les élèves et un corps enseignant issu en grande partie des mêmes classes populaires. Pour la première fois, nous étions plus nombreux que les rejetons des notables. La richesse des parents au Sainte-Marie ne représentait pas une valeur ajoutée comme à Brébeuf, mais plutôt une sorte de tache originelle.

Nos maîtres jésuites avaient gardé la superbe du temps où leur ordre était à l’avant-garde dans tous les domaines, mais leur enseignement obsolète qui se refusait à franchir le portail du XXe siècle, même après la psychanalyse, la théorie de la relativité et la bombe atomique, perdait à tous les ans un peu plus de sa pertinence. À mon avis, le caractère exceptionnel de la formation du Sainte-Marie n’a pas tenu à son curriculum classique, mais à sa location géographique. À l’abri des murs, les étudiants vivaient en dehors du monde réel. Mais à peine les portes franchies, nous nous retrouvions sans transition au cœur de la métropole.

La ville des cinémas (Alouette, Imperial, Orpheum, Princess, System, Capitol, Cinéma de Paris, Palace, Strand, Lœw’s), des grands magasins (Morgan’s, Birk’s, Eaton’s, Simpson’s) et du commerce des fourrures a grandi dans les alentours immédiats de la jésuitière qui a pignon sur rue depuis 1850. Austère et gris, pour ne pas dire morne, l’édifice attenant à l’église du Gésu n’offre guère de prise aux passants qui descendent ou gravissent la côte de la rue Bleury. Une porte d’entrée modeste qui ne sert qu’aux visiteurs et un numéro civique : 1180.

Les petits sont invités à se glisser hors du monde en traversant le mur comme dans un film de Jean Cocteau – plus prosaïquement à emprunter une porte dérobée dans le mur d’enceinte. Elle mène au préau qui domine la cour et à l’entrée des petits. On ne peut fréquenter le Sainte-Marie sans apprendre à voyager dans le temps. C’est l’expérience fondatrice.

L’enfilade de maisons à appartements qui faisaient face au 1180 avait hébergé jusqu’à tout récemment des maisons de tolérance. C’est l’une des premières choses que j’ai apprises. Même ceux-là d’entre nous qui n’auraient pas pu dire exactement ce qu’on y tolérait vraiment étaient fiers comme Artaban d’étudier à l’ombre d’un ancien bordel. Ça faisait moins colon, plus urbain, plus déluré. L’ensemble a été démoli par la suite et remplacé par une maison de passe encore plus fréquentée : l’Impôt sur le revenu du Canada.

Je dois ma deuxième découverte à ma curiosité. En biais du Théâtre du Gesu, à l’arrière d’un stationnement, on pouvait deviner un bâtiment sans vocation précise qui arborait une affiche en parfaite contradiction avec son état avancé de délabrement. Le panneau s’autoproclame La Place des Arts au moins une décennie avant la Place des autres inaugurée en 1963. C’est l’atelier du sculpteur Robert Roussil, un foyer de création et un carrefour de la contestation libertaire et révolutionnaire. Un endroit pour l’instant énigmatique. J’ignore encore que je le fréquenterai beaucoup plus tard, au temps où Armand Vaillancourt en sera devenu le titulaire.

Derrière tous les grands hommes, même en herbe, il y a toujours une femme de rêve. Pour l’imaginer, nous n’avions qu’à nous arrêter un moment à la descente du tramway rue Sainte-Catherine et consulter le tableau d’affichage des clubs de nuit qui faisait état du nouvel arrivage de chanteuses ou de danseuses. Avec sa robe scintillante, sa poitrine opulente, ses lèvres frémissantes, ses yeux outrageusement maquillés et sa chevelure blonde ou noir jais, chacune d’elle était invariablement sulfureuse, gorgeuse et pulpeuse comme la matante colleuse, pompette et dépoitraillée qui faisait scandale dans toutes les réunions de famille.

Pour les Jésuites, la femme de leur vie était la Vierge Marie. Une dévotion qui nous a mis très rapidement en contact avec le XIXe siècle. Le père Müller était sorti du même moule que Mgr Forbin-Janson qui a converti le Québec à lui tout seul lors d’une tournée mémorable en 1840, deux ans avant le retour de la Compagnie de Jésus. Une prédication qui a débuté à Québec pour se terminer vingt jours plus tard à Montréal avec des arrêts répétés dans les églises des villes et villages. De quinze à trente confesseurs accompagnent l’évêque de Nancy dans son périple et enregistrent de 800 à 900 communions par jour. Une sorte de délire religieux qui provoque des milliers et des milliers de conversions. Le Québec bat sa coulpe pour s’être rebellé contre l’autorité en 1837.

Müller est un orateur sacré de la même trempe. Lorsqu’on le croise dans les corridors, le teint cireux, les yeux enfoncés, la tête rentrée dans les épaules et les bras ballants, on dirait un corbeau noir qui se déplace. Il ne sourit jamais et semble habiter en permanence un château hanté dans un film de Lon Chaney.

À la mi-semestre, toutes les classes des éléments latins ont été convoquées dans la petite chapelle de la Congrégation de la Sainte-Vierge, laquelle association n’accepte dans ses rangs que les élèves les plus disciplinés, les meilleurs travailleurs et les plus dévots, bref, l’élite mariale. Ou la cinquième colonne.

Le corbeau qui nous a accueilli d’un œil soupçonneux à l’entrée tire les portes de la chapelle derrière lui et à notre grande surprise les barre ostensiblement à double tour. Il claudique en silence jusqu’au maître-autel, fait une génuflexion en se signant théâtralement et se relève aussitôt pour nous vriller abruptement en pleine gueule d’une voix caverneuse. Serez-vous des tièdes ou des ardents ?

La question jésuite par excellence ! Sauf que nous sommes maintenant aguerris. Chacun toutefois possède sa définition de l’élite. À tous ses cours, le père Deschesne qui nous enseigne l’anglais nous rappelle que nous sommes des maudits canadiens-français… bouche molle… pâte molle… et ne se retient pas toujours pour conclure sa tirade par et des maudits pissous. Son nom de famille est trompeur. Deschesne est irlandais, il a été aumônier dans l’armée canadienne et n’a pas pardonné au Québec d’avoir voté majoritairement contre la conscription. Il parle français avec l’accent cassé de Louis Saint-Laurent, lequel partage d’ailleurs les mêmes opinions sur les canadiens français, trop incompétents selon lui pour faire partie de la fonction publique fédérale.

Des tièdes ou des ardents ? Voilà la question ! Le corbeau martèle régulièrement son leitmotiv en se dirigeant vers l’entrée. Croyez-vous qu’il suffise de verrouiller une porte pour garder le démon du monde à l’extérieur ? Visiblement, le prédicateur se réchauffe et le diable l’inspire. Saurez-vous résister à son appel ? Déjouer ses ruses ? Le débusquer partout là où il se cache ? Puis, entre la porte du confessionnal qu’il ouvre pour voir si le Malin s’y trouve mais ça sent le souffre éventé des vieux péchés et celle qu’il claque pour rappeler qu’il n’y a pas d’absolution pour ceux qui pèchent contre l’Esprit par trop d’intelligence, le prédicateur s’égare et oublie qu’il est là pour nous instruire sur le culte plus pacifique de la Vierge.

Le corbeau tourne maintenant autour de nous comme un vautour autour d’un cadavre dans un film western. Il monte une des allées latérales puis il descend l’autre en mimant une sorte de combat perpétuel avec le démon où le soldat du Christ le cloue au pilori partout où il se trouve dans une mauvaise pensée, un sourire, un mauvais regard, un geste lubrique, un oubli volontaire, un manque de respect de l’autorité. On y revient toujours ! Les trois qualités du jésuite ne sont pas les défauts qu’on trouve dans le Larousse : l’équivoque, la dissimulation et l’hypocrisie, mais le culte de l’obéissance, le bon usage de la restriction mentale et la fierté de faire partie d’un corps d’élite.

Des tièdes ou des ardents ? Le corbeau s’arrête au milieu d’une envolée pour jeter subitement son dévolu sur un blondinet stupéfait, fluet, propret et muet dont le seul intérêt est d’être assis dans la première rangée de la nef. Est-ce que tu te repens de la faute de tes premiers parents ? Le corbeau est menaçant et l’intimé n’est pas le seul à être affolé. Personne n’échappe à la faute d’origine ! À genoux !

Le prédicateur saisit son bouc émissaire par les deux bras et s’agenouille avec lui au pied de l’autel. Demandons pardon au Seigneur pour notre indignité ! Il y a belle lurette qu’on ne sait plus trop de quoi il parle, mais la performance est saisissante. Le corbeau marche sur ses genoux jusqu’à l’autel et se hisse d’une main vers le crucifix en répétant Pardon Seigneur ! Pardon !

Si j’avais été à l’église Notre-Dame en 1840, lorsque Mgr Bourget a emprunté l’attitude du pénitent humilié pour se dépouiller de tous les insignes de son rang et prononcer la formule d’amende honorable au nom de l’assistance médusée, je me serais peut-être converti moi aussi. Mais la cloche a sonné. Quelques minutes plus tard nous avions tous quitté la chapelle en bloc sous le regard absent d’un orateur sacré égaré dans un autre âge et un autre temps.

Quel bonheur de se retrouver dans la rue quelques heures plus tard et de prendre le tramway avec des hommes qui se forment en bouclier pour protéger des femmes contre les attaques d’un maniaque au rasoir qui sévit contre les mollets du sexe féminin depuis quelques semaines. C’était un Malin moins fûté que l’autre, mais plus affûté. À quoi servait le cours classique ? Sans doute à nous enseigner ce qu’était le péché contre l’Esprit.

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