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Vivement la réforme !
N° 258 - avril 2007
La p’tite vite du réseau à large bande abitibien
La population rurale captive du monopole de Télébec
Camille Beaulieu
Grâce à l’injection d’une vingtaine de millions de dollars de fonds publics dans un réseau à large bande (liaison bidirectionnelle à haute vitesse), 51 administrations municipales, des communautés autochtones et plusieurs institutions d’Abitibi-Témiscamingue viennent d’accéder aux technologies de l’information du XXIe siècle. Télébec, maître d’œuvre du chantier, devient, par la bande, propriétaire d’un réseau dont il n’a payé qu’une infime partie.

La population rurale, cible première du programme fédéral, en sort curieusement exclue de la large bande, plus que jamais captive de la basse vitesse Internet et du monopole de Télébec. C’est pourquoi certains s’interrogent: « On s’en s’rait-y fait passer une p’tite vite ! »

Implanté en 2003, le programme fédéral de large bande pour les populations nordiques, rurales et autochtones prend fin le 31 mars 2007. 900 collectivités canadiennes ont reçu 80 M$, auxquels s’ajoutent des participations provinciales et municipales. Outre l’Abitibi-Témiscamingue, une trentaine de collectivités, les Laurentides, l’Outaouais, les Îles-de-la-Madeleine, Portneuf, Bécancour, Rivière-du-Loup, Montmagny, etc. s’en sont prévalues au Québec.

L’expression large bande désigne tout lien bidirectionnel de deux millions de bit/seconde et plus, par fibre optique, satellite ou micro-ondes. Les contrats étaient à la carte. Certaines MRC demeurent aujourd’hui propriétaires du réseau à large bande tandis qu’ailleurs elles n’en sont qu’utilisatrices.

L’Abitibi-Témiscamingue a opté pour le dépouillement. Télébec se retrouve propriétaire d’un réseau qui relie des institutions dans chaque ville et village sans jamais desservir les populations.

Les utilisateurs (MRC, ministères, institutions d’enseignement, CRD puis CRE) ont transféré les subventions fédérale et provinciale (14,3 M$) aux deux maîtres d’œuvre : Télébec, dans quatre des cinq MRC, Télédistribution Amos dans la MRC d’Abitibi. Ces « partenaires communicateurs » rompus aux technologies du câble ont évidemment manifesté un faible pour la fibre optique plutôt que les micro-ondes (WiFi ou sans fil).

Pourtant, le WiFi, moins dispendieux, a le vent dans les voiles partout ailleurs. En Europe, aux États-Unis et en Asie, des municipalités dispensent le service pour en tirer des revenus. Un million de dollars suffirait, d’après certaines évaluations, pour desservir par le WiFi toutes les localités et tous les rangs d’Abitibi-Témiscamingue. D’où le désenchantement qui se fait jour. « Le réseau large bande est un réseau privé dispendieux, constate le maire de St-Félix de Dalquier, Rosaire Mongrain. Et nous doutons de l’avenir de cette technologie par fil. »

En vertu du contrat avec Télébec, les MRC témiscabitibiennes sont simples locataires et ne peuvent redistribuer le signal à leurs administrés. Là-dessus aussi on s’interroge : « Les citoyens vont payer pendant quinze ans, tempête Jules Grondin, maire de Berry, il faudrait au moins qu’ils reçoivent quelque chose ».

Télébec par contre se retrouve propriétaire d’un réseau de 24 M$ pour y avoir investi 5,2 M$: c’est tout le charme des PPP (partenariat public privé).

Télébec utilise ce réseau à large bande pour développer à peu de frais son propre réseau Internet haute vitesse par fil à l’intérieur et autour des villages. L’opération a tout de l’écrémage. Les rangs plus éloignés, moins rentables, sont laissés de côté. Ces milliers d’oubliés, familles et entreprises, demeurent captifs d’Internet par téléphone, 100 fois plus lent, et de Télébec Internet, lien satellitaire de vitesse intermédiaire : un demi million de bit/s, facturée 65 $/mois.

C’est là une singulière rebuffade pour des citoyens qui ont payé la large bande par leurs impôts, d’autant que plusieurs MRC ont aussi pigé sans vergogne dans l’enveloppe du Pacte rural. Et pour couronner le tout, ces citoyens doivent à nouveau payer pour un service bancal.

Les milieux ruraux ailleurs au Québec disposent généralement de l’Internet haute vitesse : 3 millions de bit/s bidirectionnels, à des tarifs variant de trente à quarante dollars par mois.

L’écrémage des campagnes qu’effectue Télébec retarde la généralisation du service, confie Victor Verrier, directeur de la Coopérative WiFi d’Amos, une entreprise qui veut distribuer l’Internet haute vitesse: 50 $/mois pour trois millions de bit/s, aux 24 000 foyers ruraux de cette région. Le recrutement des membres dans chaque village devient beaucoup plus difficile.

Les embûches aussi s’accumulent devant la petite coopérative. Le financement est ardu et les banquiers réticents. Prévenues par leur réseau en faveur de Télébec, plusieurs municipalités chipotent leur appui à la coopérative; Rouyn-Noranda par exemple, où la haute vitesse manque dans plusieurs quartiers ruraux.

L’Abitibi-Témiscamingue vit une guéguerre non déclarée de compromissions des décideurs, de confusion entretenue entre réseau institutionnel et Internet domiciliaire, de publicité mensongère sur l’Internet satellitaire, de coups fourrés, et d’influences occultes.

Les deux camps n’ont surtout pas la même puissance de feu. Une coopérative régionaliste chancelante dont les responsables tombent en « burn out » comme des mouches et qui risque de déposer son bilan dans les jours qui viennent. Un monopole téléphonique quinquagénaire et beau comme Crésus (Fiducie Bell Nordiq : 27 M$ de profits en 2005) qui a cantonné les Témiscabitibiens des décennies durant aux lignes à abonnées multiples et prétend aujourd’hui gérer leur accès aux technologies de l’information.

L’Internet haute vitesse résout pourtant bien des difficultés propres aux milieux ruraux. Nul endroit n’est plus indiqué pour le travail à domicile, l’abolition des frais interurbains, les télé-enseignement, e-culture et télémédecine. Mêmes les opérations agricoles se prêtent bien à la gestion informatisée, à la télésurveillance et à la télécommande par micro-ondes. L’Internet haute vitesse influera aussi, c’est évident, sur la persistance ou l’arrêt de cet exode des jeunes qui déstructure les milieux ruraux depuis des décennies au Québec.

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