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Le Versailles des CHUM
N° 256 - février 2007
Le portulan de la bohème
Le jour se lève au Kit-Kat
Jean-Claude Germain
La soirée s’était mise en branle du bon pied. Robert Roussil racontait des histoires de guerre. Quand on est arrivé en Hollande tout le monde nous prenait pour des Anglais. C’était un peu normal à cause du drapeau pis d’l’uniforme ! Sauf que c’tait vraiment pas le cas, les blôques étaient moins primes sus pas mal de choses. Fait que par le temps qu’y se sont faits à l’idée de se mêler avec la population indigène, y ont eu la surprise de découvrir que toutes les filles qu’y rencontraient leur présentaient leur nouveau chum qui parlait français. Le territoire était déjà libéré.

Par tempérament, Roussil était ombrageux mais par nature, il était de bonne compagnie. C’était un homme aux contrastes violents. Il prenait la mouche à la même vitesse qu’il éclatait de rire. La crinière au vent, torse nu et accroché à son arbre de la rue Durocher, son compagnon d’armes du temps, Armand Vaillancourt, s’appliquait à imposer sa volonté artistique à la nature et à la matière en fusion. Roussil était solide et planté comme un chêne. Ses sculptures habitables et plus tard, ses ensembles monumentaux, m’ont toujours semblé l’expression naturelle de sa bonhomie conviviale.

En se présentant toujours de face, à l’italienne, la peinture ne perd jamais le contrôle de sa mise en scène. En revanche, à moins que le sculpteur ne pratique le bas-relief, son œuvre sera vue de tous les côtés et dans tous les éclairages. C’est là toute la différence ! L’endroit aussi bien que l’envers se doivent d’exprimer le même sentiment. Le visage et le dos, le corps de la tête aux pieds, plus même l’œuvre toute entière doit le « parler » . La sculpture n’est pas un soliloque mais un dialogue avec le spectateur qui a été invité à monter sur la scène pour faire partie de la représentation. C’est sans doute ce qui explique pourquoi, règle générale, les sculpteurs sont plus politiques et leurs oeuvres plus gênantes. Roussil pour sa part y mettait du sien. Il considérait l’art comme un combat collectif et personnel.

Un de ses assistants m’avait raconté qu’à sa première leçon, le maître leur avait dit : Si vous voulez devenir des sculpteurs, y faut pas avoir peur de se battre ! Et le soir même pour les mettre à l’épreuve, il se rendait avec ses apprentis au Café Martin, la boîte de prédilection des joueurs de l’équipe de football de l’université McGill. La seule présence physique des artistes menaçait l’équilibre hormonal des jocks et la bataille éclatait à coup sûr.

Le Café Martin avait finalement frappé Roussil d’interdit après un affrontement digne des grands combats des héros antiques. Un soir comme tant d’autres, Robert dévale l’escalier de la boîte avec une partie des Redmen à ses trousses. Comme il dispose d’une légère avance, il s’arrête au pied des marches qui mènent au deuxième étage et arrache la layette de tapis qui les recouvre faisant ainsi perdre pied à ses poursuivants et provoquant une déboulade et une empilade de footballeurs digne d’une finale de la coupe Grey. Il n’y eut pas de match revanche.

Roussil n’était pas vantard ou fanfaron. On avait tendance à le croire. Même lorsqu’il nous annonçait qu’il avait fait reculer l’armée allemande. Le front était flottant ! Et après s’être un peu perdu dans le bois, on s’est retrouvé dans un village abandonné. Moi et deux autres gars ! Pour être franc, on savait pus trop où étaient nos lignes, pas plusse que celles des Allemands. Pas un chat, pas un bruit, le calme plat ! Un vrai village fantôme ! Comme dans un film de cowboy !

L’art de raconter un souvenir de guerre existait encore. Tout était dans l’ironie du ton et la fausse candeur de l’acteur principal. Vu qu’on avait du temps de libre et qu’on n’était la cible de personne, on en a profité pour visiter. Tout le monde du village était parti en coup de vent en vidant leur garde-manger. Jusqu’à ce qu’on tombe sur une cave à vins. Pour le coup, ça changeait du goût d’la Guiness. On a commencé par une bouteille chaque, pis après on a trouvé un piano dans l’salon, pis comme un des gars savait jouer, on s’est mis à chanter en enfilant une autre bouteille, pis comme une chose mène à l’autre et qu’on était de plus en plus gorlot, on a décidé d’en faire profiter nos frères d’armes, fait qu’on est allé chercher une charrette, on a installé le piano dessus, on l’a calé en place avec des bouteilles de vin pour pas qu’y bouge, pis on est parti dans la mauvaise direction. Moi, je tirais la charrette, le deuxième la poussait et le troisième tapait sur le piano comme un sourd en chantant à tue-tête “ It’s a long way from Tipperary ” pour que les Anglais nous tirent pas d’ssus !

Roussil savait incarner à merveille cette ignorance feinte du soldat qui est étranger à tout ce qui lui arrive. C’qu’on savait pas c’est qu’les Allemands observaient la route qu’on avait emprunté. Mais quand y nous ont aperçus dans leurs longues-vues, y ont eu la surprise de leur vie. Y se sont dits que si les Anglais étaient déjà sus l’party, parce que les Boches faisaient pas la différence, la zone devait être sécurisée. Fait que plus on avançait, plus y se repliaient discrètement. L’avoir su, on se serait pas arrêté au bout d’un mille ou deux ! Une fois sus l’élan, on aurait pu les repousser jusqu’à Berlin ! Mais chus pas sûr qu’on aurait eu assez de vin. L’immortel soldat Chveik de Hasek n’aurait pas renié son émule.

Ce soir-là, nous n’étions pas à La Hutte mais au Kit-Kat, rue Bleury, en biais du Cinéma Impérial. C’était un désordre de tables et de chaises répandu sur les deux niveaux d’une grande salle sur le long. Le chaos obligeait les clients à se trouver une place en contournant des îlots généralement mal définis et peu accueillants. L’atmosphère était celle du Cabaret de la déprime, du Bar du non-retour et du Café des déconcrissés réunis sous une même enseigne, Le Fond du baril.

C’est la description du décor d’une des dernières pièces d’Eugène O’Neill, Le marchand de glace est passé (The Iceman cometh). Écrite en 1939 et créée en 1946, elle baignait déjà dans l’atmosphère qu’on associe aujourd’hui au théâtre de l’absurde de Samuel Beckett. L’action se passait à New York en 1912 dans un bar mal famé où une faune aussi bigarrée et déflaboxée que celle du Kit-Kat attendait la visite d’une sorte de précurseur de Godot. O’Neill rappelle qu’à l’époque - c’était avant la Prohibition (1920-1933) - la loi y interdisait la consommation d’alcool après les heures sans l’accompagnement d’un repas, un règlement que les aubergistes contournaient en décorant chacune des tables d’une vieille sandwiche au jambon ou au fromage « poussiéreuse, desséchée et momifiée » . Comme quoi sa jumelle montréalaise de la Hutte n’était pas l’exception mais la règle dans une longue tradition d’hypocrisie puritaine et janséniste.

Quand tout est prohibé, tout n’est pas nécessairement interdit. La rigueur excessive engendre son contraire, la licence outrancière. C’était vrai à Montréal comme à New York. Tout pouvait se faire au vu et au su de tous. À la seule condition d’avoir des amis discrets aussi « pesants » qu’haut placés. Les propriétaires du Kit-Kat pouvaient se vanter d’avoir d’excellentes « connexions ». Leur cabaret ne fermait jamais et il était assez bien plogué pour ne pas avoir à se bâdrer de la sandwiche. On pouvait y manger ou y boire au choix vingt-quatre heures sur vingt quatre.

Lorsqu’on débarquait en bande, il fallait se négocier une table. L’opération demandait souvent du doigté. Depuis que les bohèmes existent, les artistes ont presque toujours fréquenté les mêmes lieux que les mauvais garçons. Les deux professions se considérant mutuellement comme le centre du monde, la cohabitation était problématique. Comme dans tous les clubs et tavernes de la métropole, le conflit éclatait invariablement pour une question de territoire. Il fallait alors d’urgence calmer les ardeurs d’un exalté du moment ou de notre porc-épic de service, Gaboriau, le fils du caricaturiste Robert LaPalme. Surtout lorsque l’interlocuteur – à l’insu de son adversaire – l’œil mauvais, la bouche dédaigneuse, le ton belliqueux, tenait une bouteille vide par le goulot sous la table et s’apprêtait à la faire voler en éclats pour lui « faire la barbe » - même si en l’occurrence le menton de Gaboriau était glabre. À ce petit jeu, Armand Vaillancourt était sans pareil, il cognait toujours avant l’épuisement des échanges d’insultes.

L’endroit le moins sombre était une table qui jouxtait la petite scène qu’on avait dégagée sur la mezzanine pour la musique. La table était souvent libre ! Et pour cause ! Une fois assis, on se retrouvait littéralement aux pieds des musiciens. À moins de se casser le cou, c’est tout ce qu’on voyait. Et lorsque leurs semelles marquaient le temps et le rythme, la poussière qui s’élevait du plancher s’ajoutait à l’assaisonnement des plats. Il faut admettre que dans le rosé et le bleu du rayon qui balayait la table, l’effet des particules suspendues dans la lumière était assez joli.

À L’Échouerie, la guitare et le répertoire mexicain tentaient vainement de donner le ton. Au Kit-Kat, c’était une minestrone de romances italiennes. Le chanteur accordéoniste avait de grands pieds et chaussait des souliers de cuir patent noirs comme ses bas. Plus haut, il faisait une fixation sur deux tounes en particulier : Sorrento et Napoli. De l’avis général, la formule consacrée « Voir Naples et mourir ! » était abusive, un compromis acceptable aurait été « Voir Naples et se taire » ou « perdre la voix » ou « être frappé d’aphasie » .

L’heure à ne pas manquer au Kit-Kat était le passage de la nuit au jour. Un nouveau personnel prenait la relève, les garçons vidaient les tables et effectuaient sans trop de ménagement un nettoyage sommaire autour des clients. Si l’un d’eux s’était endormi dans son assiette, en deux temps trois mouvements, sa tête était soulevée, l’assiette retirée, la table essuyée et le dormeur retourné à sa stupeur.

Pendant tout ce temps, le jour se levait progressivement dans le haut de l’immense fenêtre qui donnait sur la rue et faisait tableau. « On dirait un Seurat ! » dit l’un de nous. Le photographe du groupe différait d’opinion. « On sent le grain du jour ! C’est la texture du 35 millimètres. » Le tableau s’éclaircissait. « Non ! C’est du Monet ! » lance le deuxième peintre. « Y manque un peu trop de couleur pour les Nymphéas ! » lui rétorque le premier.

Le voisin à l’assiette se relève avec des bouts de spaghetti dans la barbe, les sourcils et les cheveux comme dans un dessin d’Ensor. « M-o-net ? Oubliez ça les gars ! Paris c’est f-i-ni, astheure, c’est New York et l’action painting ! » Dans la fenêtre, les coulées, les stries et les zébrures à la Jackson Pollock laissées par le laveur de vitres semblaient lui donner raison. Mais c’est le premier qui eut le dernier mot. « Moi à matin, quand j’nous r’garde, ch’file plutôt Berlin ». Plus la salle s’illuminait, plus la faune expressionniste du Kit-Kat ressemblait à celle qu’O’Neill avait imaginée pour attendre son Marchand de glace.

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