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Le Versailles des CHUM
N° 256 - février 2007
Le précurseur de la démocratisation des soins de santé
Norman Bethune, un croisé mort en martyr
Wilfried Cordeau
Rares ont été les travaux qui ont su dépeindre pleinement la personnalité de Norman Bethune. Et pour cause, puisque l’histoire en retient un homme complexe, dont l’ambivalence a donné bien du fil à retordre aux érudits. « Bethune était avant tout un homme d’action, toujours en mouvement, et jamais statique […] c’était pour l’essentiel un homme passionné, exalté, qui adorait la vie et la prenait à bras-le-corps » tout en restant l’éternel « colérique, agressif, autodestructeur et charismatique » personnage que l’on sait.

Pour investir cet espace, l’historien Larry Hannant soumettait en 1998 une mise à jour biographique et documentaire. Enfin traduit en français, Norman Bethune : Politique de la passion est un recueil volumineux mais agréablement vulgarisé. Le chercheur nous laisse y apprécier le cheminement personnel et intellectuel de Bethune, tâter ses hésitations, ses réticences, et comprendre sa progression idéologique.

Pour Hannant, aucun auteur ne s’est concrètement attardé à cet aspect complexe mais prenant de la vie du célèbre médecin. Se gardant bien de réinventer la roue, il tire avantage de l’ouverture des archives soviétiques et, tranquillement, chinoises afin de poursuivre le débat sur ce héros oublié de l’histoire canadienne. « Je n’entendais pas écrire une nouvelle biographie de Bethune, mais à certains égards, mon travail présente sa légende d’une autre façon. Il jette un éclairage neuf et instructif sur l’homme, sur l’artiste et sur le révolutionnaire », écrit-il.

Hannant s’applique à présenter le chirurgien dans sa complexité, tout en le laissant exprimer son humanité. D’où l’intérêt pour ce vaste choix de textes, poèmes, récits, discours et œuvres artistiques signées de la main même de Bethune. Documents révélateurs qui livrent l’évolution d’un médecin brillant depuis les sombres jours de sa tuberculose jusqu’aux lignes de front de la guerre sino-japonaise. « En substance, Bethune était bien davantage un militant, un homme de terrain, qu’un théoricien du communisme. À plusieurs reprises dans ses écrits, il parle du besoin de faire la révolution, sous l’égide d’un parti politique vigoureux, ayant ses racines dans le peuple même ». Fait curieux mais fondamental pour Hannant : « Avant 1935, en vérité, Bethune n’était pas même gauchiste. Jusque-là, il ne manifestait pas la moindre intention de se mêler au débat politique. Il ne fut communiste que pendant les quatre dernières années de sa vie. Mais la transition fulgurante qu’il a effectuée, en passant d’irréductible individualiste à communiste déclaré, est flagrante dans ses écrits des années 1935 et 1936. »

C’est avec méthode que l’auteur présente et commente les écrits de Bethune, cherchant les tournants, confrontant ses prises de positions et sa réflexion idéologique. L’histoire de ce militant internationaliste est ainsi dépeinte à travers la médecine, son activisme politique et ses amours, autant de vies auxquelles il consacra régulièrement sa plume.

Triomphant de la tuberculose en 1927, Bethune orienta sa carrière vers la chirurgie pulmonaire, domaine de pointe où il fut vite reconnu comme pionnier. Tribune confortable pour faire valoir ses idées avant-gardistes. En aval, la pratique de la médecine même devrait se moderniser. En amont, Grande Dépression aidant, Bethune milita pour l’investissement par les pouvoirs publics de la santé sociale. Navré d’un système économiquement discriminatoire, Bethune prônait la démocratisation des soins de santé et l’État-Providence, alors que la Grande Dépression décimait la société. Fort d’un séjour scientifique en URSS, il conclut en 1936 : « Socialiser la médecine, c’est faire en sorte que la protection de la santé devienne une question d’intérêt public, […] c’est la financer à partir des deniers publics, […] c’est offrir des soins de santé à tous, sans égard aux revenus, mais en fonction des besoins de chacun. Une politique plus juste, plus équitable doit remplacer les œuvres de charité, car la charité avilit celui qui la donne, tout en corrompant celui qui la reçoit ». Devant l’atavisme des pouvoirs publics et du milieu médical, et suite à des écueils amoureux, Bethune porte son action sur le front espagnol. Sa détermination et sa ferveur à lutter contre le fascisme en feront une légende. C’est en Chine, où il mourra dans l’action, qu’il trouvera le véritable sens de sa lutte. Entre cet alpha et cet omega, Hannant commente avec admiration la vie d’un croisé mort en martyr.

Contemporain du Mao de Chang Jung et Jon Halliday, Politique de la passion s’inscrit directement dans le grand chantier historique, cette ruée vers l’est qui cherche à comprendre et revisiter la légende communiste.

Normand Bethune : politique de la passion, Larry Hannant, Lux Éditeur, 2006

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