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Le Versailles des CHUM
N° 256 - février 2007
La révolution cubaine a inspiré le mouvement indépendantiste
L’américanité du Québec ne s’arrête pas aux États-Unis
Pierre Dubuc
L’entrée triomphale de Fidel Castro à La Havane le 8 janvier 1959 est un des événements marquants du XXe siècle. L’onde de choc déferle alors sur l’Amérique latine et ses réverbérations atteignent également le Québec.

Quand, trois ans plus tard, le gouvernement Lesage annonce son intention de nationaliser les compagnies d’électricité, se profile l’ombre de Cuba et son expropriation de compagnies américaines comme la United Fruit. La presse anglo-saxonne nord-américaine accuse le ministre des Richesses naturelles, René Lévesque, d’être le Castro du Nord.

Mais la Révolution cubaine sert surtout d’inspiration au mouvement indépendantiste québécois, avec le mouvement de décolonisation en Afrique et le mouvement des droits civiques des Noirs américains. Toute la mythologie entourant ces 12 hommes réfugiés dans la Sierra Maestra, après avoir survécu au débarquement du Granma en 1956, pour y organiser treize ans plus tard un soulèvement victorieux ne pouvait qu’enflammer la jeunesse révolutionnaire.

Le développement de guérillas en Amérique latine, encouragé par Cuba, et surtout celle de Che Guevara en Bolivie, est alors perçu comme un nouveau modèle révolutionnaire, une alternative aux Partis communistes réformistes, sclérosés, qui n’osaient plus contester la Doctrine Monroe et acceptaient que l’Amérique latine soit la chasse-gardée des États-Unis.

L’élan révolutionnaire prend souvent la forme de l’aventurisme et le Québec n’est pas en reste avec la création du Front de libération du Québec. S’inspirant de la guérilla urbaine des Black Panthers américains et surtout des Tupamaros uruguayens, le FLQ procède en octobre 1970 à des enlèvements politiques.

Si Cuba accepte de servir de terre d’exil aux felquistes responsables de l’enlèvement de James Richard Cross, cela ne doit pas être interprété comme une expression de soutien à la cause indépendantiste québécoise, mais plutôt comme un service rendu à un pays ami, le Canada !

Realpolitik oblige, La Havane a trouvé un allié dans le gouvernement de Pierre Elliot Trudeau qui se sert de Cuba pour manifester son désir de desserrer l’étreinte des États-Unis. En 1976, Trudeau effectue à Cuba l’une des premières visites d’État d’un leader occidental pendant l’embargo imposé par les États-Unis. Il apporte des millions de dollars sous forme d’aide canadienne et de prêts. Dans son discours, Trudeau déclare : « Longue vie au commandant en chef Fidel Castro. Longue vie à l’amitié cubano-canadienne ».

Fidel Castro a beau avoir proclamé à l’époque son intention de construire le socialisme, le volontarisme démontre rapidement ses limites. Car, si au lendemain de la Révolution d’Octobre, voyant que la fièvre révolutionnaire ne gagnait pas l’Allemagne et les autres pays européens comme il l’avait souhaité, Lénine a pu développer la théorie de la construction du socialisme dans un seul pays, c’est parce que l’URSS s’étendait sur un sixième du globe et regorgeait de toutes les ressources naturelles nécessaires au développement d’une industrie moderne.

C’était loin d’être le cas à Cuba, un pays de monoculture du sucre, privé de pétrole. L’Internationale communiste avait d’ailleurs conclu dans les années 1930 à l’impossibilité d’ériger une base économique socialiste dans les pays des Caraïbes et des Antilles sans la création d’une fédération socialiste de ces pays.

Que Cuba ait réussi à tenir pendant plus de 40 ans, malgré l’embargo américain et l’écroulement du bloc soviétique, cela tient du miracle. Ou plutôt au génie de Fidel Castro qui a su manœuvrer sur cette mer agitée, quitte à permettre quand il le fallait le développement contrôlé de l’économie de marché et promouvoir l’expansion du tourisme avec tout ce que cela comporte.

Dans ces conditions extrêmement difficiles, Cuba a tenu le pari de nourrir, instruire et soigner sa population. L’analphabétisme a été vaincu, la mortalité infantile réduite à un taux de 0,9 %. L’espérance de vie (73 ans) est supérieure à celle de certains quartiers de Montréal. Le système de santé est un des plus performants au monde et environ 20 000 médecins ont été envoyés par Cuba auprès de 60 pays du tiers-monde. Fidel Castro fut le premier chef d’État à recevoir la médaille de la Santé Pour Tous décernée par l’Organisation mondiale de la santé (OMS).

Cuba peut aujourd’hui entrevoir un avenir économique meilleur en vertu de son alliance avec le Venezuela d’Hugo Chavez et l’émergence de gouvernements de gauche en Amérique latine, une situation sans commune mesure avec l’époque des guérillas. Curieusement, ces développements semblent susciter peu d’intérêt au Québec au moment où le mouvement souverainiste devrait être à la recherche d’appuis pour la reconnaissance internationale d’un Québec souverain. Tout cela pourtant dans une conjoncture politique canadienne autrement plus favorable aux souverainistes. Car, contrairement à l’époque Trudeau, il y a peu de chance que le premier ministre Stephen Harper lève son verre à la santé de la révolution cubaine.

Pour expliquer ce désintérêt, il faut remonter à la fin des années 1970, alors que la gauche révolutionnaire québécoise a été laminée par le mouvement maoïste. Au plan pratique, elle a quitté le terrain proprement politique qui avait été celui du RIN et du FLQ avec des leaders comme Pierre Bourgault et Pierre Vallières et une utilisation souvent brillante des médias de masse comme le firent les cellules felquistes lors de la Crise d’octobre.

Sous prétexte que ce sont « les masses qui font l’histoire », les militants allèrent s’implanter dans les usines avec comme activité principale de suivre piteusement la classe ouvrière dans ses luttes économiques spontanées.

Au plan politique, les maoïstes s’alignèrent sur la « théorie des trois mondes » de Mao. Une théorie qui remplaçait l’alliance classique de la classe ouvrière avec les peuples opprimés contre l’impérialisme par une alliance des pays du tiers-monde avec les pays du second monde – dont faisait partie le Canada – contre le premier monde, constitué par l’URSS et les États-Unis. Rapidement, l’alliance du tiers et du second monde engloba la moitié du premier monde, c’est-à-dire les États-Unis, comme cela devint manifeste avec le voyage de Nixon en Chine en 1972 où il scella son alliance avec Mao.

Selon cette théorie, le Canada comme pays se retrouvait dans le camp « révolutionnaire » et la question du Québec devenait une contradiction très « secondaire ». Cela conduisit le mouvement maoïste à appuyer le camp du Non – sous la forme déguisée de l’abstention – lors du référendum de 1980.

Le mouvement maoïste était si hégémonique au sein de la gauche québécoise que la création en 1966 de la Tricontinentale, sous l’initiative de Cuba, pour contrer le maoïsme dans les pays du tiers-monde, n’eût pratiquement pas d’échos au Québec.

Il peut paraître étrange et parfaitement inutile d’évoquer aujourd’hui ces événements, dans un contexte qui semble à mille lieues de cette époque. Mais, à plusieurs égards, le mouvement altermondialiste, dans lequel s’inscrit aujourd’hui la gauche québécoise, est l’héritier – bien entendu épuré de la phrase révolutionnaire – du mouvement maoïste et de la Tricontinentale.

Cependant, parce que ces mouvements se sont évanouis sans véritable critique de leurs pratiques et de leurs théories, leurs lacunes et erreurs persistent. Avec Québec solidaire et le SPQ Libre, la gauche refait son entrée sur le terrain politique, mais n’a pas encore la maîtrise du jeu politique et médiatique de ses ancêtres des années 1960.

Plus important encore, sa stratégie politique est encore confuse. Pourtant, l’émergence de gouvernements de gauche en Amérique latine et l’alignement économique, politique et militaire du Canada sur les États-Unis commandent un soutien à l’indépendance du Québec et le développement de relations étroites avec les gouvernements progressistes latino-américains.

Mais la gauche altermondialiste d’origine maoïste hésite encore dans son adhésion au projet souverainiste dont elle n’a pas mesuré l’extraordinaire potentiel de changement social. Quant à la gauche souverainiste, elle est toujours à la traîne du Grand Jeu de 1995 de Jacques Parizeau qui comptait essentiellement sur la reconnaissance diplomatique de la France et de certains pays de la francophonie pour forcer la main aux États-Unis.

Au cours des dernières années, le Québec a redécouvert son américanité. Au plan politique, cela a surtout servi à légitimer le traité de libre-échange avec les États-Unis. Il serait approprié aujourd’hui d’élargir sa résonance au Grand Jeu politique en cours en Amérique latine.

Le Québec renouvellerait alors avec la pensée politique de Louis-Joseph Papineau. Au terme de sa vie, le chef patriote entrevoyait la métamorphose de la nationalité québécoise en une identité continentale, s’appuyant sur une « nationalité colombienne » libératrice qui résulterait de la confédération des États des trois Amériques. Papineau se rapproche alors de l’interaméricanité de Simon Bolívar et annonce même l’idée, une fois l’indépendance acquise, d’une union des peuples des Amériques dans le respect de la souveraineté de chacun d’eux.

Étant une petite nation, le Québec ne peut s’émanciper qu’en s’inscrivant dans les grands mouvements libérateurs mondiaux. C’est ce qu’avaient compris Papineau et les Patriotes en s’inspirant de la Révolution américaine et du mouvement révolutionnaire qui balayait l’Europe et l’Amérique latine.

C’est ce qu’avaient compris les indépendantistes des années 1960 et même René Lévesque avec la nationalisation de l’électricité, quitte à se faire traiter de Castro du Nord. Nous n’en sommes pas là. La direction du Parti Québécois s’est opposée lors du dernier conseil national à la nationalisation de l’éolien par crainte que le Québec soit qualifié de Venezuela du Nord !

La gauche indépendantiste québécoise devrait profiter de l’occasion du départ de Fidel Castro pour réévaluer sa stratégie politique. C’est le plus bel hommage qu’elle pourrait rendre au plus grand symbole de l’émancipation des peuples dans les Amériques depuis Simon Bolivar pour l’Amérique latine et Louis-Joseph Papineau pour le Québec.

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