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Le Versailles des CHUM
N° 256 - février 2007
McGill n’est pas prête à céder un iota de ses acquis
Sans bonne volonté, pas de partage des spécialités
Denis Lazure
La coalition pour un seul centre hospitalier universitaire à Montréal s’inquiète des conséquences des dépassements de coûts appréhendés pour la construction des deux mégahôpitaux à Montréal, le Centre hospitalier de l’Université de Montréal (CHUM) et le McGill University Health Centre (MUHC).

La coalition estime que les besoins en santé ne justifient pas la construction de deux mégacentres hospitaliers dans un périmètre de quelques kilomètres et que les ressources financières du gouvernement sont insuffisantes pour mener à terme ces deux projets gigantesques.

Il y a quelques semaines, lors d’un atelier organisé par l’Office de consultation publique de Montréal, le président de l’Ordre des architectes du Québec, André Bourassa, affirmait que la construction de deux mégahôpitaux en même temps « n’a pas de sens » et contrevient au développement durable.

Dans un contexte où il faudra nécessairement couper pour éviter les dépassements de coûts, M. Bourassa assure que ce sont les espaces verts et l’intégration urbaine du CHUM qui écoperont en premier. Voilà qui limitera la fonctionnalité du CHUM.

Soulignons également que des coupures pour éviter les dépassements de coûts affecteraient bien davantage le CHUM que le MUHC, celui-ci pouvant compter sur ses volumineux fonds de dotation pour compléter un budget restreint. Le fonds de dotation de l’Université McGill approche le milliard alors que les fonds combinés de Laval, Montréal et Sherbrooke ne dépassent pas les 300 millions

À ces préoccupations, il faut ajouter celles que doivent susciter les dépenses que vont entraîner les changements de vocation des immeubles des hôpitaux existants. Le recyclage de ces bâtiments est rarement évoqué.

Il va pourtant coûter des sommes considérables en plus de poser des problèmes d’urbanisme sur lesquels la réflexion publique est quasiment inexistante. Ces coûts implicites doivent être pris en compte dans l’évaluation globale des projets car ils font peser le risque d’un véritable désastre d’aménagement urbain.

De plus, l’envergure des projets - chacun représentant l’équivalent d’un Stade olympique en investissements publics - créera une rareté dans les ressources du secteur de la construction, ce qui aura pour conséquence une augmentation des prix.

Mais il y a plus. La dispersion des surspécialités entre le MUHC et le CHUM empêchera le développement sous un même toit de l’ensemble des expertises.

En pédiatrie, le rapport des Drs Bernard et Dufresne a déjà démontré qu’étant donné la baisse du taux de natalité et de la durée d’hospitalisation, il n’y a plus la masse critique au Québec pour justifier deux hôpitaux pédiatriques universitaires offrant tous les services.

Il faudra donc procéder à un « partage des spécialités » entre Sainte-Justine et le Montreal Children’s Hospital, c’est-à-dire que certaines interventions ne seront pratiquées que dans l’un ou l’autre des deux centres hospitaliers. Il en va de même pour plusieurs autres spécialités dans le secteur des adultes.

Le partage des spécialités est un problème difficile dont la résolution nécessite la bonne volonté de toutes les parties. Or, malheureusement, le rapport Baron et les campagnes de publicité chocs de l’Université McGill en décembre 2005 ont clairement démontré que celle-ci n’est pas prête à céder un iota et que les négociations, actuellement au point mort, seront ardues.

Étant donné le prestige dont jouit l’université McGill, cela n’augure rien de bon pour le nouveau CHUM. Pour le dire dans les mots du président du Collège des médecins, le Dr Lamontagne, lors d’une intervention en commission spéciale de l’Assemblée nationale : « McGill va réussir à avoir son centre ultraspécialisé à part, avec vraiment son CHA à part. […] puis laissez-moi vous dire que, d’ici 10 ans, les “ kings ”, ça va être eux autres, puis ça, c’est ça que je vais un peu craindre, comme francophone. »

Dans un contexte où la pénurie de médecins spécialistes et omnipraticiens se fait cruellement sentir et où le Québec ne nage pas dans les surplus budgétaires, il est impératif d’investir là où ça compte.

Or, McGill a beau exceller en recherche, elle fournit moins de 10 % des médecins exerçant au Québec puisque la majorité de ceux qu’elle forme s’exilent.

À l’opposé, l’Université de Montréal a formé près de 40 % des médecins pratiquant au Québec et ses médecins sont les meilleurs au pays, selon le Conseil médical canadien (examens 2000-2006).

Rappelons que 29 % des Québécois n’ont toujours pas accès à un médecin de famille. Alors que le taux d’exode des médecins des universités de langue française oscille entre 5 et 15 %, celui de McGill avoisine encore les 50 %.

Lorsqu’on compare le taux d’exode après deux et cinq ans, on constate que les médecins qui quittent, principalement pour l’Ontario et les États-Unis, ont peu tendance à revenir pratiquer au Québec.

En chiffres absolus, on constate que 550 étudiants de l’Université McGill ont, sur une période de dix ans, quitté le Québec, ce qui représente plus de 63 % de tous les départs de médecins. Une seule université, McGill, est donc responsable de près des deux tiers de l’exode des médecins au Québec.

Dans une publicité publiée dans la Presse, c’est la Ligue des femmes du Québec qui résume le mieux la situation :

• 78 % des membres du Collège des médecins formés à Montréal l’ont été à l’Université de Montréal (UdeM).

• 81 % des membres de l’Ordre des dentistes formés à Montréal l’ont été à l’UdeM.

• 83 % des bacheliers de l’Ordre des infirmières formés à Montréal l’ont été à l’UdeM.

• 100 % des pharmaciens formés à Montréal l’ont été à l’UdeM.

Alors, pourquoi donc offrir au CHUM seulement 50 % des lits et des milliards ?

Soulignons également que la population est largement défavorable à la construction de deux CHUM. Année après année, les sondages démontrent que le niveau d’appui aux deux projets est faible.

En 2006, l’appui populaire au projet de construction de deux mégahôpitaux à Montréal était pratiquement identique à l’appui à la privatisation du Mont Orford, soit sous la barre des 30 %.

C’est dire à quel point les Québécois ne sont pas désireux d’investir plus de 3,6 milliards dans cette double aventure, sans compter les dépassements habituels du coût des grands projets (généralement 50 %), ce qui porterait la note à plus de cinq milliards.

Il ne s’agit pas de prôner le délaissement de la recherche, mais bien de cadrer adéquatement le partage des dépenses et des investissements. Il semble que les vrais besoins soient ailleurs que dans deux mégaprojets pharaoniques.

La grande majorité des Québécois réclame de meilleurs soins de première et deuxième lignes, des investissements dans les services de soins à domicile et dans les centres hospitaliers de soins de longue durée.

Pourtant, on s’apprête à engloutir des milliards de dollars dans du béton constituant non pas une, mais deux « technopoles de la santé », établissements essentiellement voués à la recherche, à l’enseignement et aux soins surspécialisés. Mais pouvons-nous payer deux technopoles à Montréal ?

Et qu’en est-il de l’équité régionale ? Plusieurs hôpitaux partout au Québec ont besoin de rénovations majeures. Mentionnons que L’Hôtel-Dieu de Québec a besoin de 180 millions pour se mettre aux normes et que le CHUS aurait aussi besoin d’investissements. Les investissements considérables consentis à Montréal assècheront les enveloppes budgétaires ailleurs au Québec pour des années à venir. En considérant que chaque tranche d’un milliard de dépenses coûtera 500 $ par membre de la population active, on est en droit de se demander si les habitants du Saguenay ou du Bas-St-Laurent sont prêts à investir des milliers de dollars par famille dans un projet qui sera en fin de compte essentiellement montréalais.

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