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Le Versailles des CHUM
N° 256 - février 2007

Une cour des Miracles comme société !
Victor-Lévy Beaulieu
En 1976, des problèmes de santé m’ont mené tout droit à l’hôpital. J’y ai passé quinze jours hallucinants, après lesquels j’ai écrit un article pour la revue L’Actualité qui s’appelait alors Le Maclean. Ça n’allait pas beaucoup mieux en ce temps-là que maintenant : les corridors de l’urgence de l’Hôpital Fleury étaient si encombrés que j’avais dû passer quelques jours couché sur une civière… dans le fumoir !

Aux repas, on nous servait des hot dogs et des spaghettis ! Quant aux médecins, ils ne savaient déjà plus poser de diagnostics et se fiaient totalement aux machines pour déterminer quelle maladie vous pouviez bien avoir. Et la surmédicamentation était déjà passée dans les mœurs, au grand profit des sociétés pharmaceutiques.

Trente ans plus tard, le budget annuel du ministère de la Santé représente plus de 40 % du budget total du gouvernement québécois, et il faudrait y injecter encore des centaines de millions de dollars supplémentaires pour que, selon les spécialistes, ça aille mieux de ce bord-là des choses. Mais tout le monde sait bien qu’il s’agit là d’une utopie : on aura beau renflouer sans mesures, réformer ici et déformer ailleurs, ce monstre-là qu’est la Santé restera tel que tel. Pourquoi ?

Les sondages et les études sont unanimes là-dessus : la santé est la préoccupation première des Québécois, et à ce point que c’en est véritablement…une maladie ! Trois Québécois sur cinq consomment régulièrement des médicaments, et c’est une habitude qui se prend tôt dans la vie, puisqu’on prescrit déjà des antibiotiques à des enfants de six mois.

Même si toutes les analyses disent que les vieillards québécois sont en bonne santé, neuf sur dix d’entre eux sont de grands consommateurs de médicaments. Dans les placards publicitaires que font paraître les propriétaires des centres d’hébergement pour personnes âgées, ce n’est pas sur la beauté des lieux qu’on insiste, ni sur la vie communautaire, mais sur le fait qu’on pourra y compter en permanence sur des infirmières et des médecins.

Dans les écoles, se passe-t-il le moindre événement sortant du quotidien des choses qu’on y fait venir une batterie de psychologues et de thérapeutes comme si le ciel venait de s’effondrer sur la tête du monde.

Les médias contribuent à cette espèce d’hystérie de la santé à tout prix. Résultat : on ne cesse plus de consulter les médecins pour tout et pour rien et on passe sous le bistouri pour des chirurgies totalement inutiles, les études américaines sur le sujet nous apprenant en effet qu’au moins 40 % des opérations pratiquées en Amérique ne sont pas pertinentes.

Le problème vient du fait qu’on ne soigne plus les causes, mais plutôt les effets. Nous savons tous que vivre en foyer d’hébergement quand on est un vieillard est une aberration, une manière de suicide déguisée. Plutôt que de changer cette cause, on préfère la médicamenter.

On a la même attitude hypocrite envers le jeu compulsif, l’alcool, la sécurité sur les routes, la malbouffe, l’exercice physique et la pollution sous toutes ses formes. Ce qu’on tente désespérément de faire d’un bord, on l’annule aussitôt de l’autre. Des exemples ?

J’ai un ami Montréalais qui a cessé de fumer et qui en est fier. Par compensation, il s’est mis à faire du jogging tous les matins le long du boulevard Gouin. De la fumée d’une cigarette au monoxyde de carbone s’échappant d’un pot de véhicule-moteur, où est la victoire ?

Récemment, le ministre des Transports nous faisait part de son plan stratégique pour mettre fin sur nos routes aux excès de vitesse qu’on y fait et qui seraient la cause de plusieurs accidents. Évidemment, le ministre n’a rien dit des nombreuses publicités télévisées qui nous montrent quotidiennement des courses de chars dans les rues de Montréal et sur les autoroutes, qui ont lieu au détriment de toute sécurité, de tout savoir-vivre, de toute civilité, de tout respect de l’environnement et des piétons.

Vroum vroum ! que dit la publicité, dans de formidables nuages de poussière. Alors qu’on ne peut pas rouler à plus de 100 kilomètres sur nos autoroutes, Ford, Honda et Chrysler ont le droit de nous présenter leurs voitures et leurs fous furieux de conducteurs en faisant fi de tout ce qui régit le Code de la route.

On retrouve la même hypocrisie avec la bière. Tandis que le gouvernement ne cesse de marteler que la modération a bien meilleur goût, Molson nous fait voir des publicités sexistes dans lesquelles on se baigne littéralement dans des tsunamis de bière.

Ces annonces-là sont destinées à la jeunesse, aux gars plus précisément, qui n’hésitent pas à agresser les jeunes femmes qui les entourent en leur versant dessus leurs verres de bière ! Et quand, toujours dans les annonces publicitaires, elle regarde le hockey à la télévision, cette jeunesse-là consomme le junk-food le plus quétaine qu’on puisse trouver dans un Club Price.

Des exemples comme ceux-là, je pourrais en citer presque à l’infini. Ce que j’en retiens, c’est qu’on vit en état de duplicité dans une société qui refuse de voir que la maladie est d’abord d’origine sociale et qu’elle est inguérissable si, plutôt que de l’affronter dans sa globalité, on essaie de la traiter artificiellement et dans quelques-unes seulement de ses manifestations.

Mettez d’abord fin à la pauvreté de plus en plus grande des Québécois, faites en sorte que chacun puisse avoir le droit de gagner sa vie et celle de sa famille dans la dignité, rendez-leur véritablement accessible la culture en les faisant participer activement à un vrai projet de société, et peut-être les choses changeront-elles enfin.

Car de la façon que ça se passe depuis trop longtemps, le Québec est dans sa réalité un gigantesque hôpital et risque de devenir à court terme une cour des Miracles. Quand on en arrive là, il n’y a plus de société qui tienne : c’est la révolution ou la mort.

Je termine en rappelant que, pour la première fois cette année, le Prix du grand public remis au Salon du livre de Montréal a été accordé à un faiseur de recettes culinaires, ce qui me paraît être un petit signe parmi tant d’autres qu’on est peut-être plus proche qu’on ne le pense de la cour des Miracles !

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